L'art de l'écritureAccéder à la boutique

Rubriques

Vline Buggy, la discrète

21 juin 2016 — Rubriques · Rencontre avec · Numéros · Les archives · Le stylographe n°51 · Les articles

On connaît bien les grands paroliers, les mousquetaires de la chanson française : les Jean-Loup Dabadie, les Pierre Delanoë, les Didier Barbelivien et autre Claude Lemesle. Un monde d’hommes… Et puis il y a une exception : Vline Buggy. Nous la connaissons pourtant tous sans même le savoir, tant elle a toujours été discrète au cours de sa carrière. Elle est l’un des plus grands auteurs vivants de chansons populaires de langue française. Les paroles des œuvres qui sont le fruit de son talent composent les moindres fibres des petites madeleines de nos vies comme l’avaient fait avant elles celles de son père. Parmi les trois cent cinquante titres commercialisés par Claude François, elle a écrit ses quatre-vingt plus belles chansons. Claude était là. Il était devenu son ami. Qui peut oublier «Belles, Belles, Belles», «Si j’avais un marteau», «Pauvre Petite Fille riche», « Donna Donna», «J’y pense et puis j’oublie» ? Faut-il encore citer les dizaines de titres écrits pour Hugues Aufray : «Céline» (sur une musique de Mort Shuman), « Hasta luego», «Adieu Monsieur le professeur», «Le petit âne gris», mais aussi «Les anges du matin» pour Hervé Vilard, «La bagarre» ou «Le pénitencier» pour Johny Hallyday, « Ma biche» pour Franck Alamo, «Et mourir de plaisir», «J’habite en France» ou «Les bals populaires» pour Michel Sardou ? Faut-il citer encore Herbert Léonard avec, parmi tant de textes, «Pour le plaisir» (sur une musique de Julien Lepers) ou «Puissance et Gloire», qui devint la chanson de Chateauvallon, sans oublier Les chats sauvages, Alain Chamfort, Dalida, Nathalie Lhermite, Linda de Suza, Gilles Dreu, Daniel Guichard, Michel Fugain, Sacha Distel, Juliette Greco («18 jours»), Marie Laforêt, Enrico Macias, Monty, Mireille Mathieu, Michel Polnareff, Régine («Les amants sont maigres, les maris sont gras»), Colette Renard, Ringo ou Tino Rossi… ? Vline Buggy est née Liliane Konyn. Elle est la fille de Géo Koger, le complice de Vincent Scotto, le parolier mythique de Joséphine Baker («J’ai deux amours»), d’Ouvrard («Je n’suis pas bien portant» et son fameux refrain «J’ai la rate qui se dilate»), de Georges Ulmer («Pigalle»), de Tino Rossi (« O Corse île d’amour» et « Marinella»), de Fréhel («La java bleue»), de Line Renaud et de Maurice Chevalier («Prosper»). Elle est la petite sœur d’Eveline, née deux ans et demi avant elle et avec laquelle elle écrit des textes à quatre mains à partir de 1947 sous leur double pseudonyme Vline & Buggy. Vline et Buggy écrivent des chansons pour Luis Mariano («Encore», chanson également chantée par Lucienne Delyle), pour Georges Ulmer (« Nicole», en 1947, «L‘amour et l‘argent», en duo avec sa femme Betty), pour Anny Gould («Je crois rêver», en 1955), et pour Yves Montand («Le puits»). Mais la longue maladie qui frappe Eveline les freine et ne leur permet de rencontrer le même succès que lors de l’ère yéyé, en 1961, année de «C’est pas sérieux», chanté par Les chats sauvages. Il y a de grandes joies dans la vie de Vline Buggy. La force de son amour pour ses deux maris, le musicien Christian Chevallier, qu’elle épouse en 1953, et le chirurgien Alain Vuillieme, qu’elle rencontre en 1958 et épouse en 1965 ; la naissance de ses enfants, son fils Hugues et sa fille Claude ; son amitié avec tant d’interprètes, en particulier avec Claude François, Hugues Aufray ou Herbert Léonard. Des moments de sérénité comme les vacances de son enfance à La Baule ou son adolescence à Crozant dans la Creuse, sous l’Occupation, dans une famille miraculeusement en partie épargnée par la Shoah. Il y a de grandes réussites comme le grand prix du concours Eurovision de la chanson en 1973 pour le Luxembourg avec «Tu te reconnaîtras», interprétée par Anne-Marie David et composée par Claude Morgan. Mais il y a aussi de grands drames comme sa séparation avec son premier mari, la mort de sa sœur Eveline en 1962 ou la maladie et la disparition de son second mari, Alain Vuillieme, en 2008. En 1962, Eveline, sa grande sœur, sa complice en écriture, celle qu’elle appelle son «premier enfant», rend son dernier souffle à 36 ans après une quinzième intervention chirurgicale, au terme d’une longue maladie et d’un calvaire qui la conduisait depuis bien des années d’hôpitaux en hôpitaux. Liliane ne peut pas envisager de signer seule et de voir s’effacer la mémoire de sa sœur. Elle garde le pseudonyme «Buggy», sous lequel elle signait avec sa sœur, et obtient de la Sacem le droit de continuer à signer «Vline Buggy», comme si Eveline était toujours vivante. En 1997, deux ans après avoir constaté les premiers signes brutaux et violents d’une terrible maladie sur son mari, Vline Buggy arrête de travailler, elle arrête d’écrire : elle se sépare de sa société de production et d’édition, Céline Musique, pour se consacrer à celui qu’elle aime plus que tout au monde, celui avec lequel elle a partagé tant de bons moments dont il n’a pas conscience qu’ils s’effacent de sa mémoire. Elle va s’occuper de lui pendant les douze dernières années de sa vie. Huit ans après son départ, elle n’a toujours pas cessé de l’aimer. Elle est ainsi, Vline Buggy : toujours tournée vers les autres au point de s’effacer derrière eux. Derrière les interprètes avec lesquels elle bâtit les paroles de leurs chansons, parce qu’elle sait les écouter, les accompagner, effacer leurs doutes, travailler avec eux, leur donner ou leur redonner confiance en eux. Derrière les compositeurs et leurs mélodies quand elle les habille de mots comme elle le fit pour Vladimir Cosma, Jean-Pierre Bourtayre, Jacques Revaux, Jean-Pierre Sabard ou Claude Morgan. Parolière, Editrice, Productrice, cette femme n’a pas hésité à exercer des métiers plus alimentaires lorsque ses droits d’auteur ne lui permettaient pas encore d’élever son fils, car elle n’a commencé à vraiment pouvoir vivre de ses paroles qu’à partir de 1964. Elle aura été ainsi vendeuse d’électroménager cher Arthur-Martin et décoratrice, vendeuse de cuisines chez Roche Bobois : une excellente vendeuse parce qu’elle a toujours eu le sens de l’écoute. Si vous n’en avez pas encore pris conscience, il est temps de le comprendre : vos stylos à plume sont des instruments de musique. Les premiers stylos à plume étaient fabriqués en ébonite comme les becs des saxophones, comme certaines parties du corps des flutes, des clarinettes des cornemuses et des hautbois accessibles au peuple, parce que l’ébène n’était pas à la portée de toutes les bourses. Comme les mentonnières ou les cordiers des violons, comme certains boutons de guitare… Et puis les stylos à plume sont devenus des filigree : ils se sont recouverts de métal, d’or, de nacre et d’argent, rivalisant avec les cuivres de l’orchestre, les boutons de nacre des accordéons, les ornements des mandolines. Waterman, Montblanc, Parker, Shaeffer, Wahl, une collection de stylos à plume est à l’image d’un orchestre symphonique. Faudrait-il encore évoquer le Celluloïd des médiators qui fait jaillir le son des cordes des guitares électriques comme il fait jaillir la couleur du corps des stylos ? Est-il encore besoin d’évoquer le temps et la vitesse qui ont fait évoquer le design et le profil des instruments de musique comme des instruments d’écriture, donnant à certaines guitares et à certains stylos à plume un profil de fusée ou de vaisseau intergalactique ? C’est sans doute parce qu’elle sait que l’écriture n’est que musique que Vline Buggy n’a jamais accordé aucune importance à ses outils d’écriture. Bics, crayons, stylos à plume : ils ne sont pour elle que les instruments utilitaires qui l’aident à transcrire la petite musique des mots. Pour tracer ces mots, peu importe le support. Son père écrivait sur des vieilles enveloppes, peut-être pour ne pas avoir à affronter l’angoisse des grandes pages blanches. Vline Buggy écrit sur ce tout qui lui tombe sous la main, pourvu qu’elle retrouve la sensualité du contact avec le papier. Les mots naissent de ses doigts : ils ne sont pas engendrés par les touches d’un clavier. Par l’interface de la mine, de la bille ou de la plume, ses mains ont besoin de rester en prise avec les mots qui viennent transcrire ses idées. C’est d’abord de l’écriture manuscrite que naissent ses paroles, avant que cette sève intermédiaire et provisoire ne disparaisse, ne laissant régner que les mélodies des autres, dont elle part toujours pour orchestrer les paroles de ses chansons. Elle jette d’abord quelques idées sur le papier. Des mots clefs, la formule qui va tout déclencher et qui deviendra souvent titre ou refrain. «J’ai toujours porté bonheur aux hommes» : une phrase prononcée par Maria Pacôme et qui va devenir un tube de Régine. Ou encore «Il a dit oui avec la tête. Il a dit non avec le cœur, formule chantée par Claude François qui inverse les paroles du «Cancre» de Jacques Prévert : «Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le cœur.»» Elle écrit souvent la nuit. Par passion. Par nécessité tant ses jours sont remplis par ses activités d’épouse et de mère. À n’importe quelle heure. Quand l’inspiration vient ou qu’elle va la chercher. L’écriture jaillit. Si ses chansons sont populaires, c’est parce qu’elles sont nourries par la fontaine de la vie. Dans sa chanson «Et mourir de Plaisir», écrite avec Michel Sardou en 1970, les mots font l’amour avec la nuit, avec le temps, avec le visage de l’autre, avec le silence. Les mots font en fait l’amour avec les mots : le texte est très chaud, presque torride. Les mots mettent à nu les sentiments. Il s’agit d’un très beau striptease, d’une sorte d’effeuillage sentimental d’autant plus érotique et pur qu’il reste incroyablement pudique. Avec «Les Bals populaires» et «J’habite en France», la chanson «Et mourir de plaisir» va produire l’étincelle qui permettra à Michel Sardou de vendre des disques et d’accéder enfin au succès qu’il méritait. On pourrait dire des relations de Vline Buggy avec les paroles qu’elle écrit ce que Jean Carmet disait du petit vin blanc qu’il vinifiait et produisait lorsqu’il le goûtait d’un claquement de langue : «Ça, c’est de la propreté !»… Toute la complicité de Vline Buggy avec les mots et avec l’écriture Au bout du compte, la discrète est restée la discrète. On ne sait pas grand-chose d’elle. Google n’évoque quasiment que ses chansons. Son mari Alain Vuillième n’a pas laissé de traces, sauf une : son nom donné à une rue de Beauvais. Vline Buggy est inscrite à la Sacem depuis soixante-dix ans. Elle est la parolière aux 30 disques d’or. En 1991, en devenant coproducteur et éditeur du groupe français Deep Forest, qui compose un mélange de musiques du monde, de new âge et d’éléments électroniques, elle a obtenu un nombre considérable de disques de platine et double platine en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Angleterre, au Japon, aux Etats-Unis, en Scandinavie et en Allemagne. On l’a surnommée un jour «la dame de cœur». Et celle qui a d’abord été la parolière à succès de l’ère yéyé, cette dame de cœur si discrète, a laissé tant de traces : la maman de Céline Dion a confié un jour que la chanson «Céline», écrite pour Hugues Aufray, avait sauvé sa fille tout en lui donnant son prénom.“Plus que son nom, la chanson lui a donné sa naissance. J’attendais un bébé, qui était mon treizième. Je pensais avec mon mari que je ne pouvais pas avoir treize enfants. Nous avons d’abord décidé de ne pas garder cet enfant. Mais je suis très croyante et pratiquante et j’étais confronté à un choix terrible. Et puis j’ai entendu «Céline». J’ai été très émue et j’ai dit à mon mari : «Finalement je garde le bébé et si c’est une fille on l’appellera Céline.».” Vline Buggy laisse également des traces de sa générosité. En 2003, elle a lancé le CD Unicef 2003 «Au pays de l’enfance» avec la complicité d’André Manoukian, qui en a assuré la réalisation. Ce CD regroupait les plus belles chansons sur les enfants, au profit des enfants. Faut-il conclure, parce qu’elle ne conserve pas ses instruments d’écriture et les brouillons de ses créations, que Vline Buggy n’attache aucune importance à la mémoire ? Lourde erreur. La mémoire, dans sa vie, c’est la mémoire du son des paroles de ses chansons. Les 753 œuvres déposées à la Sacem, des millions de disques et de CD sont là pour le rappeler. Et aussi ce petit walkman sur lequel elle a enregistré la voix de son mari Alain, il y a plus de vingt ans. Il était parti «pêcher le gros» à l’ile Maurice avec des amis. Vline Buggy n’avait pas pu l’accompagner. Sa voix lui avait tenu compagnie. Alain Vuillieme est toujours là. Quand elle est triste, quand elle se sent seule, quand elle a besoin de réconfort, Vline Buggy a toujours son petit walkman à portée de main, dans le tiroir de sa table de nuit. Avec la voix d’Alain qui lui dit, avec des mots très simples, des mots de chanson populaire, ce que le vent de l’univers murmure à ces étoiles qui ne finiront jamais de scintiller dans le regard de Vline Buggy. Elle ne fait pas son âge : il lui reste quelque chose de la femme qu’elle était dans les années soixante-dix. Elle est restée «belle belle belle, belle comme le jour». À 87 ans, Vline Buggy vit de ses droits d’auteur, de ces «droits d’odeur» pour reprendre le mot de l’une de ses petites filles. «J’ai quitté l’écriture avant qu’elle ne me quitte», dit-elle en rappelant qu’elle est toujours plus intéressée par l’idée que par les mots. Mais ses mots sont immortels. Ils nourrissent nos racines ; ses textes portent nos espoirs et nos moments de joie. Ils nous aident à vivre dans le pays de Voltaire, trop souvent morose et défaitiste : ne l’oubliez jamais : «La France c’est beaucoup mieux qu’c’qu’on dit, c’est aussi un pays où y a quand même pas soixante millions d’abrutis.»