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Rubriques

Un Esprit Libre Par Marie-Christine Schaar

18 avril 2007 — Rubriques · Numéros · Les archives · Le stylographe n°18 · Les articles

« Esprits libres », c'est le titre de la nouvelle émission de Guillaume Durand sur France 2. Ouverte à tous les types de cultures, elle est LE REFLET DE SON PRÉSENTATEUR, UN HOMME CURIEUX DE TOUT, QUI REFUSE d'être enfermé dans des niches marketing ou des contraintes d'audience. Ce journaliste qui ne cesse de dire qu'il n'a pas de talent d'écrivain a en revanche le talent rare de rassembler des invités BRILLANTS, DE TOUS BORDS, ET DE SAVOIR FAIRE REORTIR LA RICHEE DE LEURS DIFFÉRENCES. MCS : Guillaume Durand, parlez-nous du concept de cette nouvelle émission. GD : C'est un concept d'ouverture. Je n'aime pas ce qui est banal. J'ai beaucoup voyagé très jeune, cela m'a marqué. C'est fini, les monomaniaques d'un seul type de culture. Avant, on avait le choix entre la télévision de Guy Lux ou celle de Bernard Pivot. Aujourd'hui c'est plus com- pliqué. Menacée par le divertissement, la culture s'est transformée, élargie. Elle est plus hétéroclite. Et en même temps, il y a un fonctionnement tribal en France. Chaque tribu à sa façon de s'habiller, de penser, de se divertir et est très into- lérante face à la différence des autres. Il y a des chanteurs pour bobos et des chanteurs pour réacs… et souvent les gens dans la salle ressem- blent à ceux qui sont sur scène. Moi, je préfère rencontrer mes ennemis plutôt que des gens qui pensent comme moi. Cela vient certainement de mon père (le galeriste Durand-Ruel), qui se méfiait de l'attirance que l'on a pour ce qui ne nous dérange pas et qui disait en parlant d'une œuvre : « Ça me plaît, ça doit être de la merde ! » Il y deux choses que je suis fier d'avoir réus- si : la première, c'est d'être indépendant. La seconde, c'est d'être un « interniste » de la culture. J'ai quatre « hobbies », qui sont mes quatre points cardinaux : la littérature, la poli- tique, le rock et l'art contemporain. Et j'aime mélanger les genres : un romancier, un écono- miste, un homme politique et un chanteur de rock… ça fonctionne très bien. Actuellement l'émission est évidemment axée sur les présidentielles, car c'est un sujet d'actualité brûlant, mais les thèmes seront très variables. Il y aura peut-être davantage d'art, on verra. MCS : Le décor de votre émission est très réussi. Qui l'a créé ? GD : C'est moi ! Enfin, ce sont les services de décoration de France 2 qui l'ont réalisé, avec des directives très précises sur ce que je voulais : les grands cadres, le côté noir et blanc, les photos, les chandeliers pour donner un peu d'élégance, la grande table ronde et ses calli- graphies, la musique, le logo… MCS : D'où vous vient ce goût pour la littérature ? GD : Je suis né dans la culture, mais mes goûts évoluent avec le temps. De 15 à 20 ans, je lisais Joseph Conrad. A 20 ans, j'ai découvert « Les champs magnétiques » d'André Breton et Philippe Soupault. A 25 ans, j'adorais « Voyage au bout de la nuit » de Céline, et à 30 ans, je me suis plongé dans la littérature étrangère avec Moravia, Henri Miller, etc. Je suis assez éclectique. Maintenant, il y a deux choses qui s'entremêlent : la lecture professionnelle - tous les livres que je suis obligé de lire - et la lecture de plaisir, avec en plus la « récupération », au gré de l'actualité, de ce que je n'ai jamais lu. Ainsi, grâce à Samy Frey, j'ai lu la pièce de Beckett « Face au pire », dans laquelle il jouait. J'ai le privilège d'être payé pour faire ce que j'aime, mais vous savez, lire tout le temps, ce n'est pas facile. C'est important de juxtaposer et de comparer ce qui sort avec ce qui perdure. C'est plus simple de percevoir le talent d'un nouvel auteur par rapport à des valeurs déjà installées. Lire quelques classiques, c'est utile face à la « littérature de l'écume », la littéra- ture jet-set. De même, c'est bien aussi d'aller revoir les « Nymphéas » avant de se rendre à une exposition de peinture contemporaine. La guerre du goût n'est pas terminée ! MCS : Ecrivez-vous, vous-même ? GD : Je déteste l'idée d'écrire de mauvais romans. Je suis journaliste avant tout, pas écrivain. On ne peut pas être journaliste et Kundera. J'avais un projet, en collaboration avec Françoise Sagan, qui est malheureusement tombé à l'eau à sa disparition. J'ai un nouveau projet, dont le titre est : « Georges est fatigué », prévu pour janvier 2008. C'est un journal assez décapant sur le monde politique et culturel, raconté par quelqu'un qui n'existe pas et qui est « fati- gué » par tout ce qu'il voit, comme une sorte de Candide. C'est une autocritique de ce milieu burlesque que j'observe depuis des années et qui a des comportements comiques, avec des gens qui se croient tout permis. J'avais déjà ouvert le feu avec « La peur bleue » (intitulé « document »), car l'exception culturelle fran- çaise qu'on nous envie à l'étranger est assez « croquignolesque ». MCS : Quel est votre rituel d'écriture ? GD : Je n'écris pas à l'ordinateur. Je dicte ou j'écris à la main avec un stylo-plume Montegrappa jaune ou un feutre, toujours sur des feuilles blanches. J'aime les feutres épais, cette sensa- tion entre le velours et l'eau, quelque chose de très onctueux, proche de la calligraphie. C'est tragique actuellement que l'écriture à la main disparaisse. Je ne suis pas un enthousiaste absolu des mails et d'Internet. Ça fabrique des accros à la conne- rie, des e-mails qui ne servent à rien. Je n'aime pas non plus ce qui se passe sur les blogs, où l'on écrit ce que l'on n'ose pas dire, où n'importe qui peut dire n'importe quoi, sans preuve et dans l'anonymat, ce qui est parfois proche de la délation. Pour moi, l'engagement de la culture est soumis à la morale. MCS : Vous venez d'accepter de prendre la présidence du jury pour le prochain Trophée du Stylographe. Qu'est-ce que ça représente pour vous ? GD : C'est la poursuite logique de ce que fais aujourd'hui. Il y a un côté mission de défense de l'écriture à la main qui me plaît. En plus, j'aime bien les prix, car ce ne sont pas des sanctions. Ce n'est pas comme un examen, mais la récompense d'un talent. C'est comme lorsqu'on était petits. On est toujours content quand on a un prix.