Safety « Toujours Prêt» Par Pierre Haury
16 décembre 2005 — Rubriques · Numéros · Les archives · Les articles · Le stylographe n°13
Faire sortir et rentrer la plume par un léger mouvement des doigts était bien proche de celui du fumeur qui roule une cigarette et qui suppute déjà son plaisir. Dévisser le capuchon, faire sortir la plume pour la mise en service, n'était pas temps perdu, car cela donnait temps à la réflexion. La concurrence des modèles dits auto-remplisseurs dont le plein, pour les deux systèmes les plus utilisés, s'effectue par le jeu d'un piston qui aspire l'encre dans le corps du stylo : piston simple «a » ou piston à plon- geur « b » ou bien, par pression de l'extérieur sur une poche en caoutchouc au moyen d'un levier « c » ou d'un bouton pressoir « d » n'empêcha pas le Safety de connaître un grand succès. C'est en France, qu'il fut le plus durable car il ne disparut du marché qu'en 1939 alors qu'aux Etats-Unis il avait été progressivement abandonné depuis 1925. L'intérêt persistant pour ce modèle fit que Waterman continua à en fabriquer spécialement pour le vieux continent. Cette fidélité à un modèle dont le remplissage serait de nos jours considéré comme un inconvénient majeur n'est pas surprenante ; elle trouve son explica- tion dans la place que le stylo occupait alors : cadeau reçu à l'occasion de la première communion, de l'entrée au lycée ou d'un anniversaire, on l'utilisait constam- ment. Il n'était pas un objet ordinaire, mais un com- pagnon fidèle auquel on était très attaché. Le remplir d'encre n'était pas une corvée, mais une opération magique car l'on pouvait voir l'encre de l'écriture passer du compte-gouttes au réservoir. Quelques conseils donnés par un fabricant se terminent ainsi « comme on soigne sa plume, elle écrit ». Ceci dénote bien la mentalité d'alors. Cependant plusieurs nouveaux modèles à plumes rentrantes virent le jour en France. Toujours persuadé que la meilleure solution était de maintenir la plume dans l'encre du réservoir, quand on ne s'en servait pas,Yves Zuber lança, en 1930, un nouveau modèle : le Stylomine 303 A auto-rem- plisseur et à plume rentrante par le jeu d'un hélicoïde (voir Le Stylographe n°3 page 88) L'année suivante en 1931, c'est le modèle 303 B également à plume rentrante, mais dont la plume, montée sur un axe entouré d'un ressort est poussée dans le corps quand on visse le capuchon (voir Le Stylographe n°4 page 70) Avec ces deux modèles, on retrouve une fois encore les deux procédés : hélicoïde et tirage direct. En 1931, deux Italiens M. Chelazzi et D. Frully déposent un brevet pour un porte-plume à plumes jumelées qui doit être à l'origine de l'Unic Duocolor. Les plumes du Duocolor ne rentrent pas pour baigner dans l'encre ou pour être protégées, mais sont rentrantes pour pouvoir se substituer l'une à l'autre. Quand on manœuvre le pro- pulseur, deux hélicoïdes à pas inversés font entrer une plume tandis que l'autre sort. C'est sans doute le stylo le plus compliqué qui ait jamais été réalisé et, en faire le plein est une opération délicate. Pour cela, il faut faire sor- tir la plume qui manque d'encre, utiliser un ergot dissimulé dans l'extrémité vissée du capuchon, l'introduire dans un petit trou ménagé dans le corps, appuyer sur la barre de compression de la poche en caoutchouc située dans le demi-hélicoïde. Si l'autre plume est asséchée il faut à son tour la faire sortir pour mettre son réservoir en place pour que l'ergot puisse faire son office. Bien sûr, il faut changer de bou- teille d'encre et aussi de compte-gouttes ! Coûteux et fragile l'Unic Duocolor ne fût pas une réussite commerciale mais il reste un modèle historique. En 1932 « La Plume d'Or » bien connue pour ses plumes « D. D. » et ses stylos Météore et Zodiac sort le « Pullman » à plume rentrante mais sans immersion dans l'encre du réservoir. Plus de capuchon à dévisser, mais un capuchon qui coulisse sur le corps du stylo et une mise en service qui peut s'effectuer d'une seule main. En faisant coulisser le capuchon, le petit opercule qui le ferme à son extrémité se soulève pour laisser passer a plume. Cet opercule est poussé par une petite tige située dans une rainure gravée dans la paroi extérieure du corps. C'est un modèle à auto-remplissage dont le plein se fait par pression sur un bouton pressoir dissimulé sous un bouchon vissé au bout du corps. En 1934, la firme ita- lienne Aurora sortira un modèle voisin « L'Astérope ». Beaucoup plus tard, en 1945, Isidore Stoffel qui dirige l'atelier de fabrication et de réparation « Arstyl » rue de Charonne à Paris, dépose la marque Stoffel qu'on retrouve sur un modèle peu connu auto-rem- plisseur et à plume rétractable par hélicoïde. Pour la mise en service le capuchon étant dévissé, on fait tourner l'arrière du stylo et la plume sort. Pour faire le plein, la plume étant sortie et trempant dans l'encrier, on agit sur le levier en trois ou quatre manœuvres pour remplir le réservoir. La plume marquée Stoffel est en métal blanc car, dans cet après-guerre, l'or n'avait pas été encore remis en vente libre. C'est avec ce geste que Monsieur Arozéna, l'un des grands maitres parisiens du stylo, une encyclopé- die vivante, un habile réparateur qui tenait boutique à Paris, rue Du Four m'a dit, il y a bien des années, en sortant de la petite poche de sa blouse grise de travail un tout simple Safety marbré : « vous voyez, on ne fera jamais mieux ». J'ai souvent pensé à ce propos tenu par cet homme charmant qui nous a quitté peut de temps après avoir cessé son activité. Il avait sans aucun doute raison. Le Safety méritait bien cet article avec la devise « Toujours Prêt » qui aurait du être le slogan de ce modèle. Pendant un quart de siècle il s'est fait tant d'amis ! Le stylo pour dame était parfois muni d'un gland en soie de couleur afin de permettre de le retrouver plus facilement dans le sac à main.