Les lettres de famille de Daniel Picouly
21 décembre 2015 — Rubriques · Numéros · Les archives · Le stylographe n°49 · Les trophées du Stylographe · Les articles
Certaines lettres de son père et de sa mère sont inscrites dans la tête de Daniel Picouly. Elles ont physiquement disparu. Les premières étaient adressées au «Monsieur des HLM». Les Picouly habitaient à treize une minuscule maison de plein pied située à Villemomble et composée de la chambre des parents, de la « grande pièce » qui servait de chambre à la nichée, d’une salle à manger et d’une cuisine qui servait de salle de bain. Chaque année, avant Noël : rituel en forme de cérémonie… Papa écrivait au «Monsieur des HLM», attablé avec toute la famille sur la table de la salle à manger qui hébergeait chaque jour les devoirs scolaires de sa nichée, pour demander à ce dignitaire social un logis proportionné à sa famille si nombreuse. À chaque fois, beau papier, écriture léchée et soignée, orthographe travaillée, stylo à plume neuf pour écrire la missive mythique. Pendant des années, pas de réponse du «Monsieur des HLM» à Roger Picouly, humble ouvrier chaudronnier transformé en écrivain public chargé de famille qui récidivait et faisait disparaître, année après année, sans doute par superstition, le stylo neuf qui n’avait pas porté bonheur. À force de persévérer, Roger avait tout de même fini par décrocher le HLM de ses rêves dans les années 1960, un « F5 » pour sa smala. Chaque appartement de la cité du Million qui sortait de terre avait coûté un million de centimes. Il fallait tout refaire après y avoir emménagé mais le confort théorique était là : salle de bains, vide-ordures, chauffage central… Un nid que Daniel regrette de n’avoir pas pu montrer à sa fille : la barre du Million, située à Orly, a été dynamitée, comme bien d’autres, dans les années 1990, sous les commentaires de badauds stupides qui se réjouissaient de voir disparaître ce soi-disant « trou à rats » dans lequel Daniel avait pourtant reçu tant d’amour de ses parents et de sa fratrie. Les autres lettres gravées dans la mémoire de Daniel sont celles que sa maman écrivait le soir, à la chaleur du poêle et sous la lumière d’une ampoule électrique, à trois de ses frères engagés dans la guerre d’Algérie. Elle écrivait à ses enfants déguisés en soldats lorsqu’elle ne leur envoyait pas de colis alimentaire. C’est le seul souvenir que Daniel ait gardé de sa mère Paulette portant des lunettes que sa coquetterie devait sans doute l’inciter à bannir de sa vie quotidienne