Le Temps Des Bagues Agrafes Par Pierre Haury
20 mars 2006 — Rubriques · Numéros · Les archives · Le stylographe n°14 · Les articles
Dans plusieurs numéros du Stylographe, nous allons présenter des bagues agrafes parce que celles-ci ont connu en France, dans la première moitié du XXème siècle, une vogue qui a duré près de quarante ans, et qui n'a d'équivalent dans aucun autre pays. Plusieurs lecteurs ayant manifesté le désir d'en savoir plus, nous avons réuni quelques éléments permettant de satisfaire leur intérêt pour ces petits accessoires. En guise d'introduction, voici le document le plus représentatif de ce qui s'est fait de mieux dans le domaine de la bague agrafe. Ce document, Eugène Abel le mettait à la disposition de sa clientèle vers 1930. Installé rue de Moussy à Paris, il fabriquait des stylos et des pièces détachées, et commercialisait auprès des marchands et réparateurs ses propres fabrications, l'outillage et les fournitures nécessaires à la profession. Il était agent de fabrique de plusieurs maisons qui produisaient des bagues agrafes, dont il était certainement le vendeur le plus important. L'intérêt porté en France à la bague agrafe s'explique par l'influence que Waterman a exercée sur notre marché. Cette marque, présente dans notre pays depuis 1889, récompensée à l'Exposition universelle de Paris cette même année, ainsi qu'à celle de 1900, s'était imposée grâce à la fiabilité de son conduit capillaire. Mais les porteplumes à réservoir, importés, n'étant pas protégés contre la perte et le vol, ils devaient être munis d'un dispositif permettant de les transporter dans la poche. Aux États-Unis, à l'époque du simple porte-plume et du crayon, de nombreux brevets avaient été pris pour ce transport. Il y eut, au début, une période durant laquelle on préconisait le «pocket pen and pencil holder», un dispositif qu'on mettait dans la poche et dans lequel on glissait porte-plume et crayon, tel que celui de C.W. Lord (breveté en décembre 1864) (1) et celui de F.G. Davison (breveté vingt ans plus tard, en mai 1885) (2).Cette même année, le brevet de R.P. Scott (3), pour un «pencil-claps», semble ouvrir une nouvelle période, celle de la bague agrafe. En effet, dans ce brevet, un cylindre métallique qui s'emboîte sur le crayon est prolongé par une agrafe de maintien. Aux États-Unis, au début du siècle dernier, on commença à fixer l'agrafe directement sur le capuchon (4) et, quelques années plus tard, la bague anneau fit son apparition (5). Ces «permanently attached pen clips» étaient pour la plupart fixés entre la paroi intérieure du capuchon et la butée. Hardtmuth, l'importateur Waterman pour les pays d'Europe, installé à Londres, venait d'ouvrir un bureau à Paris en 1904. Cette année-là, il lançait en France la bague agrafe mobile qui allait devenir le modèle classique (6). Cette bague apparaît pour la première fois dans une publicité faite par la maison Kirby-Beard, publiée en couverture de «l'Illustration» du 27 février 1904. Dans cette publicité, on trouve une description illustrée complète du modèle Waterman de cette époque et de son fonctionnement, et un exemple de stylo portant une bague agrafe. Kirby-Beard, succursale à Paris d'une importante maison anglaise, était spécialisée dans les articles de luxe, dont les stylos Waterman. La même année, dans le supplément de la revue «La Nature», paraît une publicité rédactionnelle dans laquelle on donne « Messieurs Kirby et Beard et Cie » comme étant les inventeurs du «fixe stylographe». Rien ne permet de confirmer cette information, car cette invention ne semble pas avoir été brevetée et c'est le nom de Hardtmuth qui figure sur les premières bagues. Lorsque le «clip-cap» de Waterman, rivé au capuchon, apparaîtra sur le marché américain également en 1904, il sera seulement proposé en option, et cette option ne sera jamais étendue en France (7).En raison de notre réglementation sur les métaux précieux, Waterman devait fabriquer, spécialement pour la France, des plumes en or 18 carats, alors qu'aux ÉtatsUnis, elles étaient de 14 carats. Cette réglementation, rendant impossible l'importation des modèles gainés, les habillages devaient être réalisés dans notre pays. Le clip-cap a-t-il été considéré comme faisant partie de l'habillage, ou a-t-il été écarté parce que la bague agrafe Hardtmuth existait déjà ? À la déclaration de la guerre en 1914, le responsable du bureau parisien d'Hardtmuth, société autrichienne, dut quitter la France. Jules Fagard, le futur patron de JIF, le remplaça et continua à importer les stylos Waterman sans agrafe et à proposer des bagues «Idéal». Quand, à la fin de la guerre, l'industrie du stylo commença à se développer, nos fabricants s'inspirèrent des productions Waterman vendues en France et contribuèrent alors à la généralisation de la bague agrafe. Ce n'est qu'en 1924, quand tous les nouveaux modèles Waterman furent systématiquement équipés du clip-cap aux U.S.A, que cette agrafe apparut en France. Mais, après cette époque et jusqu'en 1939, beaucoup d'anciens modèles de Waterman continuèrent à être importés, comme le Safety à plume rentrante qui n'était plus commercialisé depuis 1925 et que Waterman continuait à fabriquer spécialement pour le marché français. Tous ces modèles demandaient aussi à être équipés d'une bague agrafe. Aux États-Unis, plus de 150 demandes de brevets, dont la description permet de les classer dans la catégorie des bagues agrafes, ont été déposées entre 1880 et 1950. Parmi ces demandes, plusieurs émanant de la «L.D. Van Valkenburg Company», quelques extraits du catalogue de cette maison donneront un aperçu de ce qui se faisait dans ce pays en 1930 (8). On remarquera les astucieux «advertisings clips» sur lesquels on pouvait, selon les modèles, coller ou graver une publicité (9).C'est généralement le cuivre et ses alliages qui ont été employés dans différentes compositions comme le Similor, imitant l'or, le German silver, le métal anglais et l'Argentan, imitant l'argent. Tous ces alliages comportent du cuivre et du zinc auxquels on ajoute, suivant les cas, du nickel, de l'antimoine, de l'étain, voire du cobalt. Pour les modèles bon marché, le fer et l'aluminium ont été aussi utilisés. Les modèles de luxe étaient fabriqués en or ou en argent ; beaucoup de bagues en or ont disparu entre 1940 et 1947, car lorsque la vente de l'or était interdite, elles ont servi de monnaie d'échange contre une alliance ou une couronne dentaire. L'argent a été beaucoup utilisé, car les très nombreux stylos qui en étaient gainés devaient être munis d'une bague faite du même métal. Le dessin qui accompagne l'article paru en 1904 dans la revue «La Nature», présente le modèle de bague agrafe qui sera le plus répandu.Cette bague agrafe est composée de trois parties : - La bague, qui permet la fixation sur le stylo, est un petit cylindre fendu sur toute sa hauteur pour faciliter sa mise en place sur le capuchon. - L'agrafe, qui sert à pincer le tissu de la poche, est fixée par rivets ou par soudure à la bague. - La glissière, constituée d'une petite boule fixée à l'extrémité de l'agrafe, permet de mettre aisément le stylo dans la poche sans accrocher.Ces trois éléments étaient fabriqués séparément, mais on pouvait aussi réunir l'agrafe et la glissière en une seule pièce et même regrouper l'ensemble en une pièce unique. Toutes les diversités de construction étaient proposées par la plus ancienne maison française dans ce domaine, l'usine de Pierre Etienne Roubeau, de la rue de Ménilmontant à Bagnolet. En 1903, il avait déposé la marque « Unique » qu'on retrouve sur ses porte-plumes à réservoir et sur ses bagues agrafes (10) . C'est vraisemblablement lui qui, en 1904, a fabriqué les premières bagues destinées aux stylos Waterman, sur lesquelles était marqué le nom de la société importatrice Hardtmuth. Juste avant la Première guerre, toujours pour Waterman, il fabrique des bagues d'après le modèle breveté par Fréminet, dans lequel la glissière est remplacée par une bille mobile sertie dans l'extrémité de l'agrafe. Quand la guerre éclata, le nom autrichien de Hardtmuth fut effacé par une succession de petits traits. Entre les deux guerres mondiales, P.E. Roubeau cède son affaire, outillages et marques, à MM. Nigrette et Ordener qui produisirent une grande variété de modèles de qualité dans leur «Manufacture de bague agrafe» qui a été la plus importante du genre. On trouve chez Nigrette et Ordener, l'exemple d'une bague faite d'une seule pièce dans laquelle, pour conserver à la glissière sa forme sphérique, on avait imaginé un système astucieux de découpe en étoile dont on repliait les branches pour obtenir une glissière parfaitement sphérique. Voici l'outil servant à la découpe de la bague et les étapes successives de sa mise en forme (11 et 12).La même maison produisait un modèle dont la bague et l'agrafe étaient d'une seule pièce et dont la glissière qui «facilite la mise en poche et ne détériore pas le tissu du vêtement» était constituée par une petite bobine mobile sur son axe. En voici les pièces détachées (13). Léo Tourteau, autre pionnier de la bague agrafe, proposait des modèles faits d'une seule pièce et a été le premier à en faire publicité dans le Didot Bottin de 1909 : Bagues pour stylographes Modèle à effet rationnel - Déposé en tous métaux Pour vendre 25, 50, 75 centimes Marque L. T. Léo Tourteau 37, rue Saint-Marc Paris En 1921, J.M.J. Bouquet imagine une bague agrafe encore plus simple à fabriquer : « constituée d'un ressort à boudin formant bague, dont le bord supérieur est coudé et replié par-dessus parallèlement à l'axe de façon à former une agrafe ; le nombre de spires peut varier». Tel est le texte de son brevet d'invention. La crainte perpétuelle de perdre ce stylo, auquel on était attaché et qui était aussi précieux par sa valeur, a fait le succès de la bague de sécurité. En France, entre les deux guerres, une vingtaine de demandes de brevets de bagues agrafes ont été déposées à l'Institut national de la protection industrielle, pour des accessoires d'instrument d'écriture. Parmi ces brevets, nous avons retenu ceux qui proposent un dispositif de sécurité et qui ont été exploités. En 1919, P. Jallier demande un brevet pour «une bague agrafe de sûreté, dispositif à ressort, s'adaptant à tous les stylos». En 1922, Adolphe Kravetzki remplace la glissière traditionnelle par une pince excentrée donnant une meilleure fixation. «Tout effort pour retirer le porte-plume, sans manœuvre préalable du levier, a pour effet de serrer plus fortement la partie coudée du levier sur l'étoffe de la poche». Brevet de Marme, déposé en 1924. G. Cailleton et M. Grapinet font breveter en 1926 un système de sécurité que le dessin ci-contre, explicite parfaitement. Le système de sécurité rendait souvent les bagues inesthétiques. Ainsi en est-il de celle, très efficace, de M. Chauvin. L'agrafe CLIC est à double sécurité : un ressort maintient l'agrafe en pression sur le tissu du vêtement et elle peut être bloquée par un écrou monté sur une tige filetée. En revanche, l'élégant modèle proposé par la Manufacture de bague agrafe est remarquable : «Bague agrafe de sécurité avec picots en place de glissière : en appuyant sur la partie supérieure, l'agrafe, maintenue en pression par un ressort, pivote sur un axe dont le support est fixé sur la bague pour la dégager du tissu de la poche». La présentation des pièces qui la compose montre la simplicité de son fonctionnement.