La gourmandise de l’écriture manuscrite
21 mars 2015 — Haute horlogerie · Le stylographe n°47 · Rubriques · Numéros · Les archives · Actualité évènementielle · Les articles
Il ne vous est plus possible de dire que « vous avez fait un rêve » depuis que cette formule a en quelque sorte servi d’épitaphe à Martin Luther King… Mais s’il vous reste le moindre regret de ne pouvoir projeter dans vos songes et dans votre vie quotidienne vos passions, vos idéaux et vos grandes espérances, alors vous n’avez plus qu’à rejoindre d’urgence l’APEM, association qui vient de voir le jour sous l’égide du magazine Le Stylographe et qui a pour but de promouvoir l’écriture manuscrite. Ici, tout ne sera que calme, douceur et volupté. Pas question de jouer sur la fibre trop facile et un peu stérile de la nostalgie. Pas question non plus d’emprunter la dialectique des grincheux qui, lorsqu’ils défendent par exemple à juste titre la langue française, vous prédisent la fin du monde à chaque virage, prétendant que tout fout le camp, qu’il n’y aura bientôt plus de saisons, plus de jeunesse, plus de mots issus du grec et du latin et que tout sera fatalement voué à la perdition. La promotion de l’écriture manuscrite ne peut relever que de la jubilation. Le stylo à plume est une pompe à rêves et à pulsions. Si vous regrettez comme tout un chacun vos 20 ans, songez que l’univers de l’écriture manuscrite vous rajeunit plus encore et réinjecte à grands traits de plume votre enfance dans votre vie d’adulte en allant la puiser directement à la source de votre mémoire. L’écriture manuscrite est un aboutissement, une consécration, le fruit d’un apprentissage de plus de cinq millions d’années. Elle est aussi le nid générateur de toutes les écritures qui l’ont complétée sans jamais la remplacer : l’écriture des presses d’imprimerie, celle des machines à écrire, celle des ordinateurs. Elle est par conséquent, bien évidemment, un facteur d’avenir, un enjeu de société. Comme tous les trésors de l’humanité, à l’image de la baleine, du panda, des manuscrits de Tombouctou et du parfum des tilleuls sous la pluie, l’écriture manuscrite vit en permanence sous la menace de la bêtise de certains hommes et de leur inconséquence. Il est aujourd’hui des barbares, en Finlande, aux Etats-Unis ou ailleurs, qui rêvent d’abolir son règne en condamnant son apprentissage. Arrêter d’écrire à la main, ce serait un peu comme renoncer à pratiquer l’amour physique ou à porter un enfant dans son ventre. Le Meilleur des mondes, décrit en 1931 par Aldous Huxley, nous condamnerait alors au E-Love, au sexe numérique, à la seule copulation désespérante des 0 et des 1, aux amours à distance, aux caresses virtuelles, à la procréation artificielle. Le garçon de café ne saurait même plus griffonner sa commande sur un bloc de papier lorsque sa tablette tactile tomberait en panne. Le pâtissier ne saurait plus écrire votre prénom sur votre gâteau d’anniversaire. Vos enfants ne sauraient plus écrire «je t’aime» sur une vraie carte postale illustrée par un vrai dessin. Nous deviendrions tous incapables de signer à la main nos vrais noms ou nos vrais prénoms, réduits à l’état de numéros matricules ou de codes confidentiels. Il n’y aurait plus d’alternative aux écrans de verre. Disparue l’odeur du papier, effacé le parfum de l’encre, oubliée la sensation de la plume qui s’envole sous vos doigts. La poche intérieure de votre veste, censée héberger votre portefeuille, serait condamnée à ne plus héberger que des cartes de visite ou de crédit désespérément plates. Elle ne se gonflerait plus jamais de cet objet longiligne, de ce stylo à plume en veille sous son capuchon, agrippé par son clip sur votre cœur battant et qui fait si bon ménage avec votre téléphone portable situé une poche plus bas. Vous finiriez par avoir la nostalgie des temps révolus où il vous arrivait de tacher la doublure d’une veste ou le contenu d’un sac à main avec un stylo défaillant. Il est temps de dénoncer les descriptions apocalyptiques et antirépublicaines d’apprentis sorciers qui finiraient par faire de l’écriture manuscrite une option facultative, une discipline artistique réservée aux élites, tel Philippe Szykulla, enseignant qui décrit nos enfants comme des martyrs de l’écriture manuscrite : «Tentons-nous parfois de nous remettre à la place de ces jeunes corps à qui l’on dicte de nouvelles règles pour emprisonner des mots dans une main ? Les notions sont difficiles, abruptes. Elles deviennent d’une lenteur insupportable et se fracassent, tels des corps projetés par l’arrêt brutal d’un véhicule.» L’écriture manuscrite cursive, celle que certains voudraient voir disparaître des écoles primaires, c’est celle qui «court sur le papier» dont les lettres sont liées, interdépendantes, et qui permet d’avoir et d’exprimer de la suite dans les idées. Beau symbole dans une société provisoirement en proie au règne de l’éphémère, du zapping, et du «tout à l’ego», une société en crise d’urgence et de narcissisme où nous savons pourtant que les véritables enjeux, sur une planète surpeuplée, seront d’arriver à toujours mieux «vivre ensemble», à rester solidaires, à savoir marcher et courir de concert pour mieux bâtir le monde de demain et celui de nos enfants. Antoine de Saint-Exupéry savait que notre vie ne commence à prendre un sens que lorsque nous la tournons vers les autres et que tout ce qui diffère de nous, loin de nous léser, nous enrichit. L’écriture manuscrite cursive, celle que certains voudraient voir s’effacer avec ses ratures et ses remords, c’est la mémoire de l’instant où jaillit la création, le sismographe de l’âme, l’esprit de la main. Or l’effacement de la mémoire, la maladie d'Alzheimer qui est la maladie du XXIe siècle, ne menace pas seulement les individus : elle menace les nations, les cultures et les civilisations. L’écriture manuscrite cursive, celle que certains voudraient voir disparaître du paysage républicain, c’est le vecteur de la liberté, de la citoyenneté, de l’autonomie de l’expression et de la pensée, de la résistance au formatage et à l’uniformisation. Nous devons pouvoir rester libres de ne pas être totalement dépendants d’une connexion, d’un branchement, d’une source d’énergie, d’un réseau ou d’un logiciel hébergé par un nuage virtuel. Nous devons pouvoir rester libres de ne pas signer avec notre empreinte digitale à l’image des incarcérés. Il est absurde d’opposer l’écriture manuscrite au clavier, le pixel au papier. Laissons de côté les intégristes de tous bords. Nous vivons une formidable période où nous profitons de tous les outils d’écriture, qui ne sont qu’à l’aube de leur synergie et de leur convergence, et qui seront bientôt encore enrichis par les progrès étonnants de la reconnaissance vocale et de la saisie à voix haute. L’écriture manuscrite, c’est une question de gourmandise. Rien ne vous empêche de goûter au fastfood quand vous avez une fringale de frites, de hamburgers ou de «nuggets». Ne délaissez pas pour autant les bons plats de votre brasserie de quartier ou la gastronomie de nos bons restaurants et n’oubliez jamais que les vrais gourmets commandent souvent, tant que la santé le leur permet, fromage «et» dessert.