Jacques Brel — Le regard et le souffle
3 août 2026 — A la découverte
Par Jean-Pierre Guéno
LE REGARD ET LE SOUFFLE DE
JACQUES BREL Jacques Brel a conquis un large public, de l’Europe au Nouveau Monde, par la puissance de sa voix et de ses textes avant que le tabac ne finisse par avoir raison du souffle profond de ce fumeur invétéré. Biographie d’un artiste passionné par la scène qui préférait une vie courte à une vie tiède.
Le corps de Jacques Romain Georges Brel repose à gauche de la tombe du peintre Paul Gauguin, dans le petit cimetière de Atuona, situé sur l’île de Hiva Oa, face à la magnifique baie des Traîtres, dans l’archipel des Marquises. Comme Serge Gainsbourg, autre monstre sacré de la chanson française, Jacques Brel était un fumeur de Gitanes, la marque bleue des poètes et des rebelles d’après-guerre. Jacques Brel aura fumé toute sa vie, avec une intensité presque aussi grande que celle
qu’il mettait à chanter. Il disait avec une ironie lucide : « Je fume, je fume, je mourrai de ça, mais j’aurai vécu. » Mais le tabac ne pardonne pas. Jacques Brel en 1974, à 49 ans. Sur son cercueil, on raconte qu’un ami glissa un paquet de Gitanes. Jacques Brel était à la fois étranger, exilé et hyper présent au monde. Il était maigre et se croyait laid. Tour à tour hyperactif et déprimé : on dirait aujourd’hui de lui qu’il était un peu bipolaire.
Une enfance bruxelloise Brel est issu d’une famille d’industriels catholiques. Son père était un Flamand francophone et sa était bruxelloise. Enfant, il était peu intéressé par l’école, excepté par les cours de français et de dessin. Élève frondeur, perturbateur et rêveur ayant redoublé ses classes de 6e et 4e, il s’était fait renvoyer du collège à 17 ans. Il s’ennuyait, rêvait beaucoup, se sentait seul au point de parler au plafond de sa chambre, s’inventait des histoires et se sentait très différent du reste de sa famille dont il ne partageait pas les valeurs, comme celle de l’argent. Il avait déclaré : « L’argent ne m’a jamais donné de bonheur. J’ai été élevé dans l’argent ; j’ai vu toutes les saloperies qu’il fallait faire pour en avoir. » Musicien autodidacte, il avait appris le piano en observant et écoutant, dès son plus jeune âge, sa mère en jouer. C’est sur cet instrument familial qu’il avait créé ses premières compositions. Il écrivait à 15 ans de longs poèmes et des nouvelles après avoir lu Jules Verne et Jack London. À 16 ans, il s’était offert sa première guitare grâce à l’argent de ses divers petits jobs. En 1948, après son service militaire, Jacques, n’ayant aucun diplôme, avait été affecté par son père, dans la cartonnerie familiale « Vanneste & Brel », de 1947 à 1953, au service commercial, un travail pour lequel il n’avait aucun goût. Malgré un avenir assuré dans l’entreprise fami
liale, se voyant mourir d’ennui à petit feu, il avait songé très sérieusement à se reconvertir en tant qu’éleveur de poules, cordonnier ou auteur-compositeur. Il avait choisit cette dernière voie et il écrivait n’importe où, n’importe quand, grand amateur de musique classique, principalement de Maurice Ravel et de Franz Schubert. Le 1er juin 1950, il avait épousé Thérèse Michielsen, dite « Miche », secrétaire dans une entreprise d’électricité. Parallèlement à sa vie de famille et son travail à la cartonnerie, il avait commencé dès 1950 à chanter le soir dans des cabarets bruxellois, sous le pseudonyme de Jacques Bérel, son père ne voulant pas qu’il utilise son nom pour ses activités artistiques. Il faisait déjà preuve de cette puissance lyrique qui rebutait sa famille, laquelle tenta en vain de le dissuader de continuer dans cette voie. Il persévéra. C’est en fréquentant ces cabarets belges qu’il avait rencontré Barbara avec qui il noua une relation d’amitié indéfectible.
Débuts parisiens En 1953, il avait réalisé un disque maquette, que la journaliste belge Angèle Guller avait envoyé à son insu à Paris à Jacques Canetti, découvreur de talents, directeur artistique de Philips et propriétaire du théâtre Les Trois Baudets. Séduit par les chansons qu’il avait entendues, Canetti avait appelé Jacques Brel dans la nuit du 1er juin 1953 pour le rencontrer immédiatement. Alors que naissait sa fille France, le 12 juillet 1953, Brel avait quitté la capitale belge pour se rendre seul à Paris, où il était venu se loger dans une petite chambre inconfortable de l’hôtel Stevens, à Pigalle. Sa mère l’avait soutenu et l’avait encouragé à travers de nombreuses lettres, lui envoyant de temps en temps un peu d’argent, tout en le laissant se débrouiller seul. En revanche, son père n’approuvant pas le choix de son fils, l’avait averti avant son départ : s’il quittait son emploi à la cartonnerie, il ne lui verserait plus de salaire et il ne pourrait plus y revenir travailler. Il persistait également à ne pas vouloir que son fils cadet utilise son nom, mais Jacques, mal à l’aise avec un pseudonyme, parvint à le convaincre de l’autoriser à garder le nom paternel. En arrivant à Paris, Brel désirait percer en tant qu’auteur-compositeur et non comme interprète. Mais comme il ne trouvait personne pour interpréter ses
chansons, il fut contraint de le faire luimême. Canetti le fit débuter aux Trois Baudets en septembre 1953 dans la première partie du spectacle de Marcel Mouloudji. Puis en 1954 dans le spectacle « Cinémassacre », où débutaient également Boris Vian et Jean Yanne et qui sacrait le triomphe de l’humoriste Fernand Raynaud. Aux Trois Baudets, qu’il ait ou non du succès, Jacques Brel était assuré de chanter tous les soirs, de tester ses chansons et de gagner sa vie, bien que le cachet d’artiste débutant tout en bas de l’affiche soit maigre. Ses débuts sur scène ne furent pas bons, tant il avait le trac et tant était grande sa maladresse. Il chantait devant un public indifférent. En 1968, il avait déclaré : « Au début, j’étais pas incompris. J’étais mauvais. […] Personne n’avait voulu chanter mes chansons au début. J’avais été obligé de me débrouiller moi-même avec ce que j’écrivais. » Il avait participé au festival de Knokke-le-Zoute, où il s’était classé avant-dernier. Puis, pour gagner un peu d’argent, il avait enseigné la guitare au danseur-acrobate Francesco « Cocky » Frediani, un artiste italien à l’affiche du cabaret La Nouvelle Ève. Ce dernier, témoin des premiers pas du débutant, l’avait accompagné lors de son premier passage à l’Olympia, en « lever de rideau », au moment où les spectateurs
entraient dans la salle et s’installaient à leur place. Les conditions de travail étaient difficiles pour Jacques Brel, qui n’avait pas de loge et devait se
changer derrière le bar de l’Olympia. Après une représentation, Bruno Coquatrix l’avait remarqué et l’avait félicité pour sa prestation.
Le Grand Jacques Pour Brel, les difficultés avaient continué, encombré qu’il était de ses longs bras, de son grand corps maladroit. En janvier 1955, Brel avait fait ses débuts à l’Ancienne Belgique, célèbre salle de concert bruxelloise, dans l’avant-programme de Bobbejaan Schoepen, et Jacques Canetti avait continué de l’envoyer dans des tournées où il se produisait notamment en vedette américaine de Philippe Clay, Dario Moreno et Catherine Sauvage, qui était devenue sa maîtresse. En 1955, il avait fait venir son épouse et ses deux fillettes en France puis la famille s’était installée à Montreuil.Après la sortie de son premier 33 tours. Il avait rencontré Georges Pasquier, qui était devenu son régisseur et son meilleur ami et auquel il dédia, en 1978, la chanson « Jojo » (album « Les Marquises »). Il avait chanté pour des organisations chrétiennes au point que Georges Brassens l’avait surnommé « L’abbé Brel ». De 1954 à 1965, Canetti avait organisé en France et à l’étranger des tournées dans lesquelles Brel était souvent programmé en compagnie d’artistes tels que Sidney Bechet,
Catherine Sauvage et Philippe Clay. En 1956, Brel avait rencontré le pianiste François Rauber, qui était devenu son arrangeur musical avant de devenit l’orchestrateur qui l’accompagna durant toute sa carrière de chanteur. Cette même année était paru son premier grand succès public, « Quand on n’a que l’amour ». En 1957, pressé d’achever ses études musicales au conservatoire, François Rauber avait renoncé aux tournées à travers le pays. Il avait alors été remplacé par un autre étudiant du conservatoire, Gérard Jouannest, qui composerait avec Brel les musiques de trente-cinq de ses chansons. Jouannest était devenu son accompagnateur exclusif sur scène, tandis que Rauber, revenu vers Brel une fois son diplôme obtenu, était son principal orchestrateur. Les deux musiciens restèrent fidèles à Brel et à son œuvre au-delà même de sa mort, luttant vainement contre la publication en 2008 de cinq inédits que Brel lui-même jugeait inaboutis, pour finir par céder devant le fait accompli, ces titres étant déjà diffusés sur les ondes en Belgique.
L’Olympia À force de travail, Brel avait trouvé son style et son public et connaissait enfin le succès lors de ses galas. Il ne cédait jamais à la tradition du rappel, qu’il jugeait démagogique. En 1957, son second 33 tours avait reçu le grand prix de l’académie Charles-Cros et, fin 1958, année de naissance de sa troisième fille, Isabelle, ce fut le succès à l’Olympia en première partie. L’année suivante, il était en tête d’affiche à Bobino, où il avait créé « Ne me quitte pas », et « La Valse à mille temps ». Dès lors, les tournées s’étaient enchainées à un rythme infernal, Brel donnant parfois plus de concerts qu’il n’y avait de jours dans l’année. En 1960, il avait acheté, entre Monaco et le Cap Martin, sur la plage du Golfe bleu, dans l’anse de Cabbé, une maison qu’il avait occupée jusqu’en 1970. Ses amis y venaient en visite, notamment Leny Escudero et Serge Gainsbourg. C’est là qu’il avait composé « La Fanette » et « Amsterdam ». En mars 1962, il avait quitté la maison de disques Philips pour Barclay, avec laquelle il avait signé un contrat exceptionnel de trente ans en 1972. Le 6 mars 1962, il avait enregistré « Le Plat Pays », hommage à la Flandre. En octobre 1962, il avait créé sa maison d’éditions musicales Arlequin, qui était devenue, six mois plus tard, les éditions
Pouchenel (Polichinelle en bruxellois). Son épouse en était la directrice. En 1963, il avait interprété « Les Vieux » en référence à ses parents. La mort de son père, suivie de très près par celle de sa mère, avait amené Brel à évoluer vers des chansons de plus en plus dramatiques, telles que « La Fanette », « Au suivant » ou encore, en 1964, « Amsterdam ». En 1966, au sommet de son art, Jacques Brel avait sorti « Ces gens-là », un nouvel album dont plusieurs titres devinrent des classiques incontournables : « Jef », « La Chanson de Jacky », « Le Tango funèbre », « Fernand », « Mathilde »… C’est lors d’un concert à Laon, au début de l’été 1966, que se produit l’incident qui le décide à abandonner la scène. Alors qu’il interprétait « Les Vieux », le cinquième titre du programme, il s’aperçut qu’il avait doublé machinalement un couplet et il n’acceptait plus de « tricher » face au public, en perdant de sa spontanéité et de son authenticité. Pour autant, il avait honoré ses contrats pendant encore plus d’un an et il avait fait ses adieux « officiels » à l’Olympia le 6 octobre 1966. À la fin de son récital, il était revenu saluer à sept reprises près de 2 000 spectateurs debout, qui avaient hurlé « Ne nous quitte pas ». Le 16 mai 1967, il donna son dernier récital à Roubaix.
Le cinéma Après avoir délaissé les prestations scéniques, Brel n‘était pas resté inactif pour autant : durant l’été 1967, il avait joué dans son premier long métrage, « Les Risques du métier », du réalisateur André Cayatte ; le film avait été un succès public. Puis, il avait commencé à naviguer sur son voilier. Deux albums étaient parus : « Jacques Brel 67 », où figuraient « La Chanson des vieux amants » et quelques titres créés sur scène l’année de ses adieux, dont « Mon enfance » et « Le Cheval », dans lequel il avait rappelé les critiques qui lui reprochaient lors de ses débuts en public son allure dégingandée, sa laideur, et « ses dents de cheval hennissant ». En 1968 était paru l’album « J’arrive », dont certaines chansons avaient été filmées en studio ou sur les plateaux de télévision : « Vesoul » (avec Marcel Azzola à l’accordéon), « L’Éclusier », « Je suis un soir d’été », « Regarde bien petit ». En octobre 1968, il avait créé la version francophone de « L’Homme de la Mancha », à Bruxelles, au théâtre royal de l’opéra, interprétant le rôle de don Quichotte au côté de Dario Moreno dans celui de Sancho Pança. Le spectacle devait être repris à Paris en décembre, mais Moreno était mort le 1er décembre 1968, à 47 ans, d’une hémorragie cérébrale à l’aéroport d’Istanbul, avant le décollage de son avion. Robert Manuel avait repris
le rôle pour le spectacle présenté en décembre à Paris. Au début de l’été 1969, Brel interprétait « Mon oncle Benjamin », dans le film d’Édouard Molinaro dont il avait composé la musique avec François Rauber. Il avait tourné encore plusieurs autres films et en avait réalisé lui-même deux : « Franz », en 1971, partageant l’affiche avec son amie Barbara et « Le Far West », qui fut un échec. Pour son dernier rôle au cinéma, il avait campé le dépressif François Pignon, personnage récurrent de Francis Veber, face au tueur à gages « Monsieur Milan », joué par Lino Ventura, dans « L’Emmerdeur », à nouveau réalisé par Édouard Molinaro. Le succès l’attendait aux États-Unis et au Royaume-Uni, où les traductions en anglais de ses chansons avaient été accueillies avec succès puis enregistrées notamment par David Bowie (« Amsterdam », « My Death »), Scott Walker (« Amsterdam », « Mathilde »), Marc Almond (« Amsterdam », « Jacky »), le groupe Goodbye Mr Mackenzie (« Amsterdam »), Terry Jacks (« Le Moribond ») et Alexander Harvey (« Au Suivant » – « Next »). En complément, la comédie musicale américaine « Jacques Brel Is Alive and Well and Living in Paris » avait été jouée dans le monde entier, pendant plusieurs années. Elle comprenait des traductions à rimes, assemblées en
1968 par Mort Shuman, ami de Brel. En 1974, le spectacle avait été adapté au cinéma. Dans les années 1970, Brel s’était installé aux Marquises, cherchant à fuir la gloire, la foule et peut-être ses propres excès. L’avion était devenu sa passion. Un Beechcraft Twin Bonanza, un avion bimoteur de grand tourisme et d’affaires monoplan à aile basse surnommé « Jojo ». Là-bas, il avait continué à fumer, même s’il savait qu’il était gravement malade. En 1974, les médecins avaient diagnostiqué un cancer du poumon. Brel s’était arrêté de fumer un temps – mais pas longtemps. Le geste lui manquait trop : plus qu’une habitude, c’était devenu un prolongement de lui-même.
L’écriture de Jacques Brel L’écriture de Jacques Brel est un voyage – à la fois intime, exigeant et profondément humain. Pour comprendre son écriture, il faut imaginer Brel non comme un simple auteur-compositeur mais comme un dramaturge qui met en scène la condition humaine avec une intensité rare. Brel écrivait d’abord par nécessité. Il ne cherchait pas à plaire, mais à « dire ». Il voulait nommer ce qu’il voyait : la lâcheté, la petitesse, la tendresse, la peur de vieillir, le désespoir amoureux. Ses textes étaient souvent autobiographiques sans l’être : il écrivait à partir de ses blessures mais pour parler des nôtres. « Une chanson, c’est une lettre qu’on écrit aux autres. » Il avait horreur du mensonge et de la facilité. Dans ses carnets, il raturait sans relâche, reformulait, cherchait la justesse du mot et le rythme de la phrase – celui qui sonne, qui claque, qui respire. Brel ose tout dire : la dignité, la lâcheté, la grandeur et la bassesse. Brel écrivait debout, en marchant, en jouant. Il ne composait pas à la table comme un poète tranquille : il vivait ses chansons. Il disait souvent : « Il faut que ça pisse le sang. » Le verbe chez lui est corporel : il claque, il transpire, il halète. Son vocabulaire, très concret, mêle le populaire et le poétique. Il adore les allitérations (« Les Flamandes dansent sans rien dire aux
dimanches »...), les images charnelles (« J’ai voulu planter un oranger » / « Là où la chanson n’en verra jamais »), les élans qui explosent dans le refrain. Chaque mot doit servir le souffle. Quand on l’écoute, on sent qu’il « chante comme il respire ». Brel travaillait souvent en duo avec ses musiciens, notamment François Rauber et Gérard Jouannest. Il arrivait avec un texte brut, parfois un embryon de mélodie, et ensemble ils façonnaient la chanson comme un petit film sonore. La musique n’illustre pas les mots : elle les porte, elle les précipite. Dans « Amsterdam », la valse devient une tempête ; dans « La Chanson des vieux amants », le tempo lent épouse la tendresse résignée du couple ; dans « Le Plat Pays », les notes planent comme un horizon sans fin. Brel écrivait contre la médiocrité, contre la résignation. Il se battait contre l’idée d’une vie tiède, sans risque, sans élan. Chaque chanson est un appel à la folie de vivre, même quand elle parle de mort. « Mourir, c’est pas grave. Ce qui est grave, c’est de ne pas vivre assez. » C’est peut-être pour cela qu’il a quitté la scène si tôt, en 1967 : parce qu’il pensait avoir tout dit, tout donné. Et qu’il voulait vivre encore autrement – naviguer, filmer, aimer. Mais quand il est revenu à Paris pour enregistrer son dernier album, « Les Marquises », en 1977, même s’il était très affaibli, Brel
a prouvé qu’il avait encore quelque chose à dire. Il avait retrouvé sa voix, sa rage, et son souffle – ce souffle même que la cigarette lui avait peu à peu volé.
L’ironie du destin n’avait pas échappé pas à Brel : l’homme du vent, du large, du souffle, allait mourir étouffé par la fumée qu’il avait tant aimée. S