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FRANÇOISE NYSSEN on dirait le sud

21 mars 2016 — Rubriques · Rencontre avec · Numéros · Les archives · Le stylographe n°50 · Les articles

Il y a une dynastie Nyssen. On ne transmet pas uniquement la couleur des yeux et des cheveux de ses enfants dans ses chromosomes : depuis sa grand-mère Suédoise sortie de sa neutralité pour venir soigner les blessés de la Grande Guerre dans les tranchées jusqu’à son père Hubert Nyssen qui avait choisi de créer et d’installer sa maison d’édition à Arles pour écrire ses livres et publier ceux des autres, l’éditrice Françoise Nyssen appartient à cette catégorie d’êtres humains qui ont choisi de s’occuper des autres, de « s’occuper des gens » pour mieux les servir, pour mieux les guider. Elle aurait voulu être médecin. Elle est devenue chercheuse en biologie avant de se passionner pour l’urbanisme en militant dans les comités de quartier de Bruxelles. Et puis la vie a fait d’elle le capitaine d’Actes Sud, l’ancien «Atelier de cartographie thématique et statistique» (Actes) fondé en 1969 par son père et son premier mari dans une bergerie provençale et qui, depuis 1983, fait l’honneur de la ville la plus étendue de toutes les communes de France, grande comme trois fois Marseille et sept fois Toulouse ou Paris. Actes Sud n’est rien d’autre que le vivier du prix Nobel de littérature 2015, attribué à Svetlana Alexievitch, et de trois prix Goncourt, Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari et, en 2015, Mathias Enard, ainsi que le révélateur et le traducteur de Millenium, le bestseller mondial de Stieg Larson. En France, on accorde au métier d’éditeur un sens commun et assez vague : avec Françoise Nyssen, le mot mérite d’être nuancé et détaillé. Pour que les stylographes et les claviers aient une raison d’être, pour que les lecteurs aient envie de lire, pour que les libraires aient envie de les tenter, pour que les livres neufs répandent une bonne odeur de papier, d’encre et de colle, les écrivains ne suffisent pas : il leur faut des éditeurs. Des anges gardiens qui vont devenir les premiers lecteurs de leurs manuscrits et proposer à leurs auteurs ces corrections, ces lissages, ces simplifications, ces petits changements de rythme, de forme, de style et de fond qui donneront à l’œuvre son dernier vernis, ses dernières corrections, ses derniers coups de Polish. Pour que ces éditeurs existent, il faut que des entrepreneurs, des navigateurs, des explorateurs, des aventuriers aient osé créer ou développer des maisons d’édition; il faut qu’ils leur aient donné une signature, un nom, une histoire, une mémoire; il faut que ces maisons aient réuni des orpailleurs et des éditeurs afin de détecter ou d’attirer des auteurs, de soumettre leurs œuvres à des comités de lecture ou à des intuitions, de prendre la décision de leur faire signer des contrats, de leur verser des droits d’auteur, de miser sur leurs livres, de les faire corriger, de leur trouver un titre et une couverture, de les faire fabriquer, de les faire imprimer, puis de mobiliser des réseaux de diffusion, de distribution et de promotion commerciale et littéraire pour que ces livres édités parviennent chez les libraires, chez les journalistes et dans les médias, chez les enseignants, comme les petits pains chauds de la dernière fournée littéraire ou «librairière». Là où les Français continuent à parler «d’éditeurs», les AngloSaxons font la distinction entre «editors» et «publishers». Les Français sont trop individualistes. Ils oublient de se rappeler que l’édition est comme la musique et l’opéra : c’est une véritable chaîne, le fruit d’un travail en équipe. Un livre non édité n’est pas un livre. Un fichier numérique non mis en forme et en page n’est qu’un ectoplasme numérique aussi froid qu’une anguille endormie. Entre l’écrivain et le lecteur, entre un stylo, un clavier, un manuscrit original et un livre ou une liseuse, entre les supports d’écriture et les supports de lecture, il faut cette chaîne humaine et ses maillons incontournables : facteur, éditeur, correcteur, imprimeur, emballeur, «publieur», représentant, attaché de presse, journaliste, libraire, bibliothécaire, professeur des écoles… Et puis, pour que chaque acte de lecture nous fasse revivre l’odyssée d’Ulysse et son retour à Ithaque, c’est-à-dire son retour en lui-même, il faut des bateaux pour porter les livres, des navires, des nefs à livre comme ces bateaux que dessine avec tant de talent le peintre Nicolas Vial. Et sur ces «bateaux-livres», sur ces bâtiments dont il reste à espérer qu’ils ne se transforment pas parfois en galères, il faut des commandos, des équipages. Des marins, des terre-neuvas de l’esprit, des pêcheurs de merveilles, des plongeurs traqueurs d’amphores et de sirènes, des découvreurs d’îles vierges, des cartographes de l’imagination. Et pour guider ces bateaux, quelle que soit leur taille, des coquilles de noix et des esquifs aux super tankers en passant par les chaloupes, les caboteurs, les goélettes – il faudrait dire «goélettres» –, les dériveurs, les catamarans, les caravelles, les frégates, les hors-bord et les cargos, il faut des skippers, des timoniers, des barreurs…ou des barreuses : on connaît de mieux en mieux des navigateurs discrets tels qu’Antoine Gallimard, Laurent Beccariat, Claude Durand. On connaît moins tous les autres et surtout les femmes : ces navigatrices pas si solitaires telles que Térésa Crémisi et autres Sabine Wespieser, Constance de Bartillat, Anne Carrière, Héloïse d’Ormesson, Claire Paulhan, Joëlle Losfeld et Anne-Marie Métailié. Françoise Nyssen est un formidable «publisher» entouré par une belle équipe d’«editors». Elle se définit comme une surfileuse. Surfiler : éviter le délitement de la maille du tissu lorsqu’il est tissé et coupé. Surfiler, c’est un peu l’art d’encadrer un chef-d’œuvre, de fixer dans l‘espace la toile d’un peintre. De donner au livre un écrin, un support, une typographie, une épaisseur. De faire du livre un objet qui valorise l’âme qui l’habite. Un objet qui vit et qui existe. Françoise Nyssen est née en Belgique. Son enfance, c’est le quartier populaire du Béguinage, du marché aux poissons de Bruxelles. C’est son premier mari, un géographe français, qui la conduit en France. Elle y perd la nationalité de son enfance pour devenir française. La recherche et la biologie moléculaire ne lui suffisent pas. Bac en poche à 16 ans, Françoise a toujours souffert de sa précocité. Parce que la société des humains, qui a basculé dans une société de masse, ne sait pas quoi faire des enfants précoces, des enfants surdoués, des enfants différents. Elle les traite comme des handicapés, comme des asociaux potentiels, comme des éléments dangereux, subversifs, incontrôlables et inclassables. Elle n’aime pas ce qui échappe à la norme et au standard. Elle a tendance à les broyer. Il y a soixante-dix ans, l’auteur du Petit Prince nous décrivait déjà l’homme standardisé : «L’homme d’aujourd’hui, écrivait Antoine de Saint-Exupéry la veille de sa disparition, on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés. Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissés libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. Où vont les États-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne : système Bedeau, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela, l’homme d’aujourd’hui.» Et la jeune fille qu’est Françoise se met des barrières. Elle manque de confiance en elle. Le second mari de sa mère est un grand généticien. Il l’oriente vers la biologie moléculaire plus que vers la génétique pour éviter des interférences. Mais la tour d’ivoire de la recherche ne convient pas à la jeune fille : il lui manque «les gens» ; la vraie vie. Elle semble fascinée par tout ce qui est vernaculaire, par la mémoire populaire, par le bon sens de proximité, par les communautés à taille humaine et l’édition va lui donner ce grand laboratoire où tout devient envisageable, comme dans la collection «Le domaine du possible», une «collection pour agir» créée par Actes Sud. Partant du constat que, partout dans le monde, des hommes et des femmes s’organisent autour d’initiatives originales et innovantes, en vue d’imaginer des perspectives positives pour l’avenir, ces solutions qui existent, ces alternatives qui voient le jour aux quatre coins de la planète, souvent à une petite échelle, mais toujours dans le but d’initier un véritable mouvement de transformation des sociétés, le «publisher» veut les diffuser, les relayer, les transmettre, les amplifier. Il en va de même avec Demain – Un nouveau monde en marche, le livre issu du film documentaire réalisé par Mélanie Laurent et Cyril Dion : tous deux sont allés filmer dans le monde les utopies réalistes et les inventeurs d’une autre agriculture, d’une autre économie, d’une autre éducation. L’enfance de Françoise a été perturbée par le divorce de ses parents, qui a contribué à gommer bien de ses souvenirs : son apprentissage de l’écriture s’est fait à la plume et par le dessin et la peinture. De 5 à 16 ans, toute sa scolarité s’est effectuée au Lycée français de Bruxelles, de la petite école au bac. Avant même d’être scolarisée, Françoise a été lauréate d’un concours de gouaches organisé par le journal Le Soir mais, par la suite, l’irruption des normes, des contraintes, du crayon, de la gomme et de l’équerre a tout brisé. La grand-mère de Françoise, celle qu’elle appelait affectueusement « Mormor» – grand-mère en suédois, ancienne infirmière des tranchées qui avait épousé le poilu médecin qu’elle avait soigné, pratiquait cinq langues et lisait pour alimenter ses passions. Elle en vint à apprendre l’italien pour lire dans le texte les livres qui la tentaient. Françoise utilisait l’écriture pour mémoriser ses cours. Elle assimilait ce qu’elle écrivait. Mais la lecture l’emportait sur l’écriture et, chaque année, la distribution des prix scolaires dans un vieux cinéma du centre de Bruxelles conférait au livre une magie particulière. Les premiers prix étaient toujours trustés par un certain Benny Lévy, celui dont on a dit qu’il était devenu «Cohn-Bendit, BHL, Serge July et Finkielkraut réunis dans un seul corps !» Le futur normalien et futur secrétaire de Jean-Paul Sartre fréquentait comme Françoise le Lycée français de Bruxelles ; il avait six ans de plus qu’elle et semblait la précéder partout… jusque sur les barricades de mai 68 où Françoise fit les quatre cent coups du haut de ses 17 ans de jeune bachelière. Mais Françoise a toujours préféré les actes citoyens aux engagements politiques, les actes aux paroles. Elle est très engagée au sein de la Fondation La Poste dont l’objet est de promouvoir l’écriture pour tous. Il n’était pas évident pour la future éditrice d’être la fille de son père, Hubert, l’obsédé d’écriture, l’homme qui n’avait pas fait d’études mais qui jonglait avec les mots. Il y avait de quoi mêmel’écriture, prendre ses distances pour se démarquer du père prodige. Là encore, Françoise manquait de confiance en elle. L’écriture noire ou bleu nuit laissée par ses stylos Sheaffer et par ses Parker sur ses écrits intimes relevait de son jardin secret, ou ne montrait ses boucles que dans le cadre de ses mémoires universitaires, cadrés par la biologie moléculaire ou par le périmètre de sa maîtrise d’urbanisme sur le thème «Ségrégation sociale, ségrégation spatiale», qui combattait avec plus de trente ans d’avance la division sociale et spéculative de l’espace pour des raisons capitalistes. Françoise avait fini par apprendre à se «lâcher» pour trouver du plaisir à écrire mais elle restait avant tout une grande lectrice, une voyageuse du livre, une voyageuse immobile qui trouvait un grand plaisir à dévorer les œuvres de Michel del Castillo et qui avait eu la chance de rencontrer des professeurs de lettres et de latin d’exception comme Claude Barousse avant de travailler avec les éditeurs hors pair qui accompagnaient déjà son père, qu’il s’agisse de Bertrand Py, de Philippe Gautier ou de Jean-Paul Capitani. Lorsque Actes Sud a fêté ses trente ans d’existence, Bertrand Py a avoué que tout a en fait relevé «des coups de cœur, du petit bricolage et d’une improvisation quotidienne» et que «personne parmi les fondateurs n’aurait jamais imaginé être un jour à la tête d’une entreprise de 150 salariés». Éditer, publier, c’est aujourd’hui gouverner, c’est-à-dire choisir et évaluer, programmer, communiquer. Chez Actes Sud il n’y a pas de comité de lecture : pour Françoise Nyssen, de tels comités ne sont rien d’autre que des arènes de pouvoir ; à ses yeux, un livre n’est pas le fruit d’un consensus. À partir du moment où il est porté par un éditeur qui croit en lui, il ne reste plus qu’à prendre la décision de le publier. Le catalogue d’Actes Sud compte aujourd’hui plus de 5200 titres. Autant de bébés qui n’ont jamais été fabriqués de façons industrielle mais artisanale, à l’exemple des sept enfants et des neuf petits enfants qui peuplent la vie de Françoise Nyssen. Elle semble n’avoir jamais regretté d’avoir démissionné de la direction de l’Architecture en 1979, quittant Paris pour installer ses enfants et ses chats en Provence. Sa vie est peuplée de prénoms : ceux de ses enfants, ceux de ses auteurs, celui de l’agronome qui partage sa vie. Avec une place toute particulière pour Antoine. L’histoire d’Antoine, c’est celle d’un enfant précoce et surdoué qui a été broyé par la société pour ses problèmes de socialisation : crucifié d’abord par ces étiquettes issues du jargon médical qui enfoncent et qui semblent tellement commodes pour ranger ce qui dérange, du style «dyscalculique, dysorthograhique, dyslexique, dyspraxique»...Il faut rappeler l’histoire de ces êtres qui ne seront jamais dans la norme, de ces êtres informatables, inclassables, incontrôlables. Antoine a décidé de quitter le monde des vivants en 2012, alors qu’il venait d’avoir 18 ans. Non sans avoir laissé à ses parents des œuvres magiques qui traduisaient sa part de génie et un message sur son smartphone, un texto terrible et merveilleux : «Peu importe où je suis : ce qui me fera toujours sourire, c’est que vous vous portiez bien et que vous fassiez ce que vous aimez.» Antoine est vivant. Son père et sa mère disent de lui qu’il est aujourd’hui le «gardien des couleurs du ciel». Il revit à travers l’école du « Domaine du Possible», ouverte par ses parents près d’Arles. Première rentrée scolaire en 2015 : une trentaine d’enfants âgés de 8 à 14 ans y étudient le matin les savoirs fondamentaux sous l’égide de professeurs passionnés et se rapprochent de la terre et de la planète l’après-midi, à la manière du Petit Prince, qui ramonait les volcans et désherbait les bébés baobabs avant qu’ils ne deviennent étouffants. L’écriture et la calligraphie y jouent un rôle fondamental. L’école est payante, soutenue par un fonds de dotation «Antoine Capitani». Une école où on ne harcèle pas, où on ne bizute pas, où on n’exclue pas. Une école où on ne blesse pas sous le prétexte d’éduquer. Certains y viennent échapper au pire. D’autres simplement à l’ennui. Depuis trente ans, l’Association du Méjan, créée en 1984 par Jean-Paul Capitani et Françoise Nyssen, organise la vie culturelle à Arles : des matinées et des soirées musicales, un festival de musique sacrée et baroque, un festival de jazz, des lectures, des expositions, des soirées théâtrales, Actes Sud fédère un archipel : pour ne citer que quelques îles en son cœur : Babel, Sindbad, Actes Sud BD, et autour d’elles les Éditions du Rouergue, les éditions de l’Imprimerie nationale, Payot & Rivages, les Editions Picard, Textuel, Gaïa Editions, Les liens qui libèrent, Hélium, les éditions Errance, les éditions Jacqueline Chambon, les Editions Thierry Magnier et quelques autres… Interviewer Françoise Nyssen, c’est avoir le sentiment d’avoir enfin réussi à rencontrer cette «sœur de charité» que Rimbaud aurait tant voulu connaître, celle qui peut vous faire découvrir les beautés du monde : «Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde, Tressaille dans son cœur largement irrité, Et plein de la blessure éternelle et profonde, Se prend à désirer sa sœur de charité."" Il y a plus de dix siècles, rayonnant depuis ce que sont aujourd’hui la Suède, la Norvège ou le Danemark, les Scandinaves qu’étaient les Vikings étaient attirés par les contrées qu’ils n’habitaient pas, et en particulier par les territoires situés plus au sud. Il peut arriver au lecteur du XXIe siècle, lorsqu’il referme un livre publié par Actes Sud, de repenser à la chanson Le Sud, qui fit la célébrité de Nino Ferrer en 1975, à cet «endroit qui ressemble à la Louisiane, à l’Italie» : « On dirait le Sud Le temps dure longtemps Et la vie sûrement Plus d’un million d’années Et toujours en été.» Dans la chanson de Nino comme à Arles, grâce à Françoise Nyssen et à sa nichée, il y a «plein d’enfants qui se roulent sur la pelouse, Il y a plein de chiens, Il y a même un chat, une tortue, des poissons rouges, Il ne manque rien»… Il y a plein d’enfants. Ils font penser à Antoine et tant d’autres petits princes. Il y a surtout plein de livres. À l’origine, « Nyssen» signifie «le fils de la nouvelle lune» : et chacun sait qu’«en nouvelle lune tout est possible».