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Daniel Picouly : le Petit Prince qui a grandi

21 décembre 2015 — Rubriques · Rencontre avec · Numéros · Les archives · Le stylographe n°49 · Les articles

Le Petit Prince n’a pas disparu : il est toujours bien vivant ; il a grandi. Ceux qui pensent que l’enfant créé par Antoine de Saint-Exupéry ne pouvait qu’être blond et avoir la peau claire se trompent : jusqu’au dernier moment, le poète aviateur a hésité entre un petit bonhomme brun qui lui ressemblait à l’âge adulte et l’enfant blond que nous connaissons, qui évoquait le visage de son enfance et celui de son petit frère François. Daniel Picouly a le beau visage d’un Petit Prince qui aurait grandi et se serait bonifié en vieillissant. Lorsqu’il était enfant, il a très vite appris à courir toujours plus vite pour rattraper ceux qui l’insultaient en le traitant de «bougnoul» ou de «négro». Son petit monde s’est toujours élargi parce qu’il a toujours été généreux. Il a toujours offert aux autres des qualités qui faisaient disparaître leurs a priori et leurs préjugés. Il était un formidable footballeur. Il était donc très vite adopté par ceux de ses «camarades» de classe qui auraient pu être tentés de l’ostraciser parce que son teint de peau, la couleur de ses yeux et ses cheveux foncés évoquaient plus un physique de Touareg qu’une tête à béret. Et pourtant, l’un des grands-pères de Daniel n’était pas originaire d’Afrique du Nord mais des Antilles. Depuis l’âge de dix ans – l’âge probable du Petit Prince – Daniel Picouly n’a jamais cessé d’écrire. Tout commence lorsqu’il apprend à tracer ses premières lettres à l’école Foch de Villemonble, assis au fond de la classe près de la fenêtre, avec un porte-mine à mines de craie sur une ardoise en carton bouilli qui, un jour, cédera la place à une véritable ardoise minérale, noire d’un côté, quadrillée de l’autre, et ceinturée de son cadre en bois blanc à bords arrondis. Daniel préfère l’éponge au chiffon pour effacer l’ardoise magique. Son écriture manuscrite devient vite un moyen de masquer ses fautes d’orthographe : écriture ambigüe, un peu calligraphiée, un peu tarabiscotée, un peu «chantournée», qui ne permet pas à son lecteur de voir s’il double ou ne double pas une consonne. Après la craie vient la plume, puis le stylo à plume, puis le Bic 4 couleurs avec son bruit si caractéristique : «schlaff» ! «schlaff» ! Daniel a collectionné les plumes proposées par le genre de fascicule à épisodes qui vous permet de vous construire un bateau, une voiture ou un avion en 120 numéros. Il est depuis toujours un amoureux des objets en général et des objets d’écriture en particulier, parce que les objets sont porteurs de mémoire. Un de ses oncles éboueurs trouvait dans les poubelles tous les trésors du monde jetés par la société d’abondance. Un jour, il lui a ainsi rapporté un vieux cartable usé, patiné, odorant à souhait. Le premier stylo dont Daniel ait gardé le souvenir, c’est celui d’un prétendant éphémère qui venait faire le beau à son domicile, endimanché pour l’une de ses sœurs. Il en est des stylos comme des bijoux masculins. Certains sont tape-à-l’œil. Le premier stylo à plume qu’il a tenu en mains était un stylo prétentieux chargé en or d’aussi mauvais goût que certaines chevalières un peu lourdes. Un stylo de flambeur, un stylo de « Manouche» comme on disait chez les Picouly, qui adoraient les chants, les guitares, les veillées et les feux des Gitans. Il en est resté quelque chose à Daniel, qui s’est acheté un jour une roulotte de Romanichel empruntée au «cirque Pacotille» pour y faire un bureau qui lui permettait de faire voyager son imagination sans sortir du jardin de sa maison. Le propriétaire du stylo «tapageur» avait par ailleurs exhibé un costume en Tergal, tissu synthétique nouveau et révolutionnaire pour l’époque… Tissu infroissable qui prétendait renvoyer aux oubliettes le lin et le coton ! Ce premier stylo, dans l’esprit de Daniel, reste donc identifié dans sa mémoire comme le stylo «Tergal». Le second fut celui de son frère ainé, âgé de six ans de plus que lui, lorsqu’il entra en apprentissage. Daniel hérita de ses stylos Rotring, des stylos de dessin industriel qui permettaient de tirer des traits et accessoirement d’écrire. Chez les Picouly, famille nombreuse de 13 enfants, on recevait en seconde ou en troisième main les habits et les objets des aînés. Chez les Picouly, famille ouvrière dont le père était chaudronnier chez Air France, on avait le culte des outils : lorsqu’il s’agissait de compas, de pieds à coulisse, on achetait le meilleur. On ne lésinait pas. Parce que son père réalisait de beaux objets en duralumin* pendant ses pauses ouvrières, Daniel a hérité de lui le goût des belles formes, profilées, sobres et aérodynamiques. La discrétion est à ses yeux le synonyme de la distinction. Et c’est un ancien pauvre qui parle. Mais Daniel Picouly a toujours gardé une relation craintive avec les beaux objets. Il les respecte tant qu’il a peur de les abîmer. Il en va de même des stylos. Longtemps il a utilisé des stylos qui fuyaient, lui tachaient les doigts ou lui servaient à satisfaire son caractère turbulent d’enfant actif et dissipé. Ainsi, lorsqu’il transformait les stylos à pompe en pulvérisateurs ou les Bic en sarbacanes lanceuses de grains de riz ou de boulettes de buvard, il maltraitait des objets de qualité moyenne tout en les préservant dans des plumiers magiques, petits bureaux portatifs qui ont précédé les trousses d’écoliers. Les stylos sont pour Daniel des objets nobles, donc des objets qui doivent servir. De la même façon, l’écriture est pour lui un fleuve de vie. Il ne comprend pas ceux qui collectionnent des objets en les sacralisant, en les momifiant dans leurs boîtes d’origine, pas plus qu’il ne comprend l’Education nationale lorsqu’elle oublie de rappeler que l’écriture n’est pas simplement utilitaire. Elle donne du sens à l’homme et à l’humanité. Elle éduque les êtres humains. Elle les aide à «grandir». Sur son ardoise, l’enfant Picouly « montrait» ce qu’il exprimait. Il existe une sorte de preuve par l’écrit. Celui qui n’a jamais eu son bac et doit la clef de ses études à sa capacité en droit pense qu’on devrait enseigner l’histoire de l’écriture et remplacer le dictionnaire offert jadis aux élèves méritants par un stylo à plume lorsqu’ils rentrent au collège. Daniel Picouly adore les rituels. Il se rappelle ceux de son enfance. Il s’en invente. Ce garçon qui a été un cador du droit constitutionnel pourrait écrire un code des écritures qui deviendrait un autre code des libertés fondamentales, sans doute basé sur la connaissance des savoirs fondamentaux : savoir, écrire, lire, compter, savoir se situer dans l’espace et dans le temps. Avant tout le français, le calcul, la géographie et l’histoire… Ecoutons une parole de Picouly tirée de « Nos histoires de France» : « Quand venait l’heure de la leçon d’Histoire dans les classes d’autrefois, l’instituteur accrochait sur les murs de la classe des «planches pédagogiques» et un cortège de héros surgissait alors sur de belles images en couleurs. Il y avait nos ancêtres les Gaulois et leur courageux chef : Vercingétorix. Le pauvre Roland, tué à Roncevaux, les chevaliers sans peur et sans reproche. La vaillante Jeanne d’Arc. Le roi Soleil et son magnifique château. Puis Napoléon sur les champs de bataille mais aussi des images moins gaies comme les miséreux secourus par Saint Vincent de Paul ou d’autres encore qui nous faisaient un peu peur comme le terrible massacre de la St Barthélémy ou la guillotine. À cette époque des doigts pleins d’encre et des culottes courtes, les héros de l’histoire de France composaient les figures d’un grand roman laissant les imaginaires vagabonder sur une iconographie hautement allégorique. Elle constitue aujourd’hui une sorte de panthéon perdu qui forme la légende de l’Histoire de France, une légende patriotique qui aida les ambitions de la République.» Les machines à écrire ont vite envahi la vie de l’écrivain. Picouly est un homme pressé : il veut vivre et pouvoir écrire vite, sans être ralenti, même s’il vénère la respiration de la calligraphie qui, pour lui, ne se résume pas à la magie des caractères arabes ou japonais, puisqu’elle a su prospérer en Europe, de l’écriture gothique à celle des hussards de la République. Sa première machine, Daniel est allé l’acheter chez les Compagnons d’Emmaüs. Par la suite, la machine de ses rêves, de taille plus raisonnable, a été une Olivetti Rouge achetée dans un magasin de Choisy-le-Roy : c’est la machine à écrire de sa vie, la machine mythique qu’il gardera toujours même s’il a été l’un des pionniers à migrer vers le Mac lorsque l’invention de Steve Jobs n’avait encore que la forme d’un parallélépipède. Daniel Picouly est un écrivain qui carbure au suspens et au souvenir : ses deux registres d’inspiration. Le premier fait de lui un étonnant auteur de polars, dont son premier roman publié, «La Lumière des Fous», qui n’est pas sans avoir un petit côté «Eté meurtrier», puis « Nec», «Les larmes du chef», «Tête de nègre», «La Treizième Mort du chevalier», «La Nuit de Lampedusa», et surtout celui qui lui valut le prix Renaudot en 1999, «L’Enfant léopard», un polar historique écrit par un métis, digne de l’œuvre d’un autre métis, Alexandre Dumas, et qui met en scène un mystérieux enfant métis alors que Marie-Antoinette n’a plus que quelques jours à vivre. Le second registre d’inspiration procède de récits autobiographiques qui font du trublion qu’est Daniel Picouly le passeur de mémoire, le traqueur de souvenirs que nous aimons tant. Ainsi, dans cette veine, «Le 13e But», «La faute d'orthographe est ma langue maternelle», «Paulette et Roger», «Le cœur à la craie», «68, mon amour», «Fort de l’eau», « Un beau jeudi pour tuer Kennedy» ou son dernier bébé, «Le cri muet de l'iguane». Et puis un ovni, «La Donzelle, un bâton de rouge dans le chargeur» en 2004 : une œuvre digne de San Antonio ou de Michel Audiard, et comme tous les autres livres de Daniel Picouly, une déferlante jubilatoire à la gloire de la langue française, un style vivant, rythmé, haletant, grouillant. Il court toujours très vite l’écrivain ; il sait manier la mitrailleuse à mots, à saveurs, à souvenirs. Il nous tient en haleine, en appétit. Il a le don de nous donner envie d’autres mots, de nous faire saliver, de nous donner soif, de nous donner faim, le Picouly. Ses mots ont le fumet des croissants chauds qui vous chavire sur le seuils des boulangeries au petit matin. Au passage, ne ratez pas «Lumières d’enfance», un livre qui nous décrit les rythmes de la vie quotidienne des Petits Princes du monde entier. Aujourd’hui, lorsqu’il n’écrit pas des pièces de théâtre, lorsqu’il ne présente pas «Café Picouly», comme il l’a fait pour France 5 pendant trois ans, Daniel travaille sur son prochain roman, «90 secondes», qui évoquera la destruction de Saint-Pierre, en Martinique, «le Petit Paris des Antilles», lors de l’éruption du volcan de la montagne Pelée, le 8 mai 1902, dont la nuée ardente tua 30000 personnes, brûlées et asphyxiées, en moins de deux minutes. La responsabilité des autorités dans la catastrophe était considérable. L’explosion du 8 mai était tout à fait prévisible, puisque précédée de signes annonciateurs depuis le mois d’avril. Mais les dignitaires politiques de l’époque préparaient des élections et ne voulaient pas détourner l’opinion publique de leurs enjeux «politiciens» Le 30 août 1902, une nouvelle «nuée ardente» dépassant en intensité celle du 8 mai a dévasté une superficie deux fois plus grande et tué encore 1000 personnes parmi les pillards venus se servir dans les ruines de la première nuée. Pour conclure notre entretien, Daniel Picouly m’a fait découvrir le musée de l’Ecole, ouvert dans une école primaire située au 34 et au 10 rue Keller, dans le 11e arrondissement de Paris. Ce musée doté d’un site web (http://iletaitunefoislecole.fr/) est ouvert aux classes pour des visites pédagogiques le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, de 9 heures à 11 heures et de 14 heures à 16 heures et le mercredi matin. Il présente depuis 2003 des objets représentatifs de l’école de la première moitié du 20e siècle dans trois salles de classe réservées à cet effet : la première est la reconstitution d’une classe des années 1950. Dans la deuxième sont regroupés des matériels et des documents se rapportant à l’enseignement de l’histoire et de la géographie, aux sciences, aux récompenses, à la reprographie et à l’informatique. Sur les murs du musée, on peut voir des gravures et des tableaux qui rappellent tout ce qui a été étudié et ce dont il faut se souvenir...Leçon de morale, tableaux de vocabulaire, de lecture et d’écriture, règles d’orthographe et de conjugaison, unités de mesure, balance Roberval, chaîne d’arpenteur, guide chant, tableaux de la vie quotidienne, tableaux d’histoire, de leçon de choses ou de sciences naturelles, gravures d’histoire, cartes de géographie… Mémoire, madeleines de Proust. Picouly, dans ce décor, c’est comme le pape en son Vatican : il est dans son élément. Formidable conteur, passeur incorrigible de petits souvenirs de la vie quotidienne dont il fait des légendes épiques. Mais pas besoin de papamobile ou de vitre blindée pour prendre des bains de foule. D’ailleurs, Daniel Picouly n’a pas son permis de conduire, ce qui ne l’empêche pas d’être le propriétaire d’une voiture de collection, une Traction avant Citroën qui lui rappelle la Traction familiale, celle où il fallait «faire entrer au chausse-pied parents, tentes, enfants et matelas pneumatiques» pour rejoindre le camping à la ferme des vacances de son enfance, «le coffre et la galerie de l’auto chargés jusqu'à la gueule», et des valises qui semblaient pousser dans le ciel ! Ce Petit Prince qui a grandi garde une haute silhouette juvénile, svelte et chapeautée. Il ne peut pas vraiment vieillir : il a trop d’empathie pour le genre humain. Ses lecteurs le savent et le lui rendent bien.