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Stylos numériques

Au doigt et à l’œil : la révolution de l’écriture digitale

21 septembre 2016 — Stylos numériques · Rubriques · Numéros · Le stylographe n°52 · Les archives · Les articles

Il ne faut plus dire numérique mais digital. Avec la révolution des stylos digitaux, la technologie redonne la main à l’écriture manuscrite. Le papier et le pixel vont se pacser. Ils auront beaucoup d’enfants. Depuis que le Français Jean-Benoît Mallat a fait breveter la plume métallique, en 1851, et inventé le Siphoïde, ancêtre du stylo à plume, en 1853, depuis que Lewis Edson Waterman a su créer et breveter en 1882, puis en 1884 un conduit d’alimentation fiable qui ouvrait aux stylos à plume la belle route qui aboutit aujourd’hui au « Stylographe », les outils d’écriture n’ont jamais cessé de se renouveler, de se compléter ou de se concurrencer. D’emblée le stylo à plume est en compétition avec lui-même en fonction des innovations des marques. Résumons-nous : la cartouche de verre ? 1890 avec Eagle. Il est trop tôt. Waterman reprend l’idée en 1936 et transforme le verre en plastique en 1954. Le conduit de sécurité ? Parker en 1894. Le premier stylo à remplissage automatique ? Conklin entre 1897 et 1901. Le stylo à plume rentrante ? Waterman en 1906. Le levier pour remplir le stylo ? Parker en 1908. Et puis arrive le stylo à bille, breveté dès 1919 et développé par les frères Biro à partir de 1945. Le stylo feutre ? Pentel en 1963. Le roller ? Pilot en 1967. Mais d’emblée le stylo à plume a été concurrencé par la machine à écrire, inventée dès le 18e siècle et diffusée à plus large échelle à partir de 1850 grâce à l’invention du ruban encreur par Olivier T. Eddy. La machine à écrire peut être électrique dès 1914, elle se dote d’une boule avec IBM en 1961 et d’une marguerite en 1976 ; la même machine à écrire est remplacée par les ordinateurs individuels avec leurs logiciels de traitement de texte et leurs imprimantes entre 1970 et 1975. En 2010, Parker crée un « cinquième mode d’écriture » avec « l’Ingenuity ». Après le plume, le bille, le feutre et le roller, une recharge dotée d’un micro-tube caché sous un enjoliveur en forme de plume génère une écriture très fluide style « fineliner ». Mais la même année, toujours en 2010, éclate une véritable révolution : Staedler produit le premier stylo à reconnaissance d’écriture grand public, le « Digital Pen ».On est en fait déjà entré dans l’ère du stylo numérique depuis 1995, lorsque le Suédois Christer Fahraeus a inventé le C-Pen, stylo muni d’une caméra numérique infrarouge et d’un micro-processeur permettant de capturer l’écriture manuscrite. La société Anoto a commercialisé l’instrument en 2000. C’était l’ancêtre des stylos scanners, d’abord capables de reconnaître l’écriture imprimée. Le Digital Pen, c’est encore plus fort : la reconnaissance optique de caractères imprimés se complète avec la reconnaissance optique des caractères manuscrits de votre écriture. Le Digital Pen s’adapte à votre écriture manuscrite par le biais de l’apprentissage de son logiciel, avant d’être capable de la transcrire sous Word en caractères typographiques, tout cela avec une belle devise : «J’écris, donc je pense». Avec le Digital Pen, l’être humain garde donc la main. C’est le cas de le dire. Dès septembre 2013, Staedtler sort une deuxième version de son invention. Le stylo à encre enregistre et convertit de mieux en mieux, sous format Word, vos lettres et vos dessins. Votre saisie manuelle et manuscrite engendre une saisie numérique. Vous pouvez immédiatement consulter vos pages manuscrites – textes ou schémas – sur écran et les convertir en caractères dactylographiés. Depuis quelques années, les outils d’écriture manuscrite digitale prolifèrent sur micro-ordinateur comme sur smartphone. En 2016, l’écriture peut donc, au choix, se griffonner «à l’arrache» sur un bout de papier, se taguer sur un mur, se tatouer sur la peau ; mais elle peut aussi se dicter à voix haute sans clavier ou jaillir de l’encre de votre stylo pour venir se digitaliser. Dans le monde virtuel, tout baigne aujourd’hui dans l’encre et dans le papier numérique, servis par des stylos intelligents dont l’œil et les progiciels écrivent, scannent, enregistrent, déchiffrent et traduisent. On compte près de 20 modèles sur le marché, qui vont du stylo scanner au stylo digital. On peut citer ainsi l’Iris pen, le Note Mark, les stylos numériques Nokia SU-1B, Wacom Intuos3 Airbrush, ZPen ou le Hello Kitty de Dane-Elec, Livescribe 3 Smartpen, Mysoft Mobile Notes Pro Duo, Lenovo ThinkPad, sans oublier le stylo 3Doodler de LIX capables de dessiner en 3D. Votre smartphone s’est lui aussi transformé en stylo digital. Google lui-même est entré dans la danse : «Avec Google Écriture manuscrite, Google Handwriting en anglais, Android peut maintenant reconnaître votre écriture.». C’est une application gratuite. Google Écriture manuscrite permet d’ajouter à son smartphone Android, en plus du traditionnel clavier Azerty, un module de reconnaissance d’écriture manuscrite. L’application en elle-même permet simplement de configurer le clavier, de télécharger un pack de langues (82 sont supportées pour l’instant) et de tester l’application. Elle fonctionne très bien dans l’ensemble. Elle reconnaît l’écriture cursive, même si vous êtes du genre écriture de médecin, et reconnaît également les émoticônes en les dessinant. Elle fonctionne aussi bien sur smartphone que sur tablette, avec le doigt ou avec un stylet, mais il est plus facile de l’utiliser avec un stylet et sur une tablette. Google n’est pas seul. Les logiciels de prise de notes manuscrites se multiplient, comme d’ailleurs les logiciels de prise de notes vocales : Evernote, Pushbullet, noteeverything, Memento, Onenote avec microsoft, disponibles sur toutes les marques de tablettes… De la même façon, MyScript Smart Note permet de convertir les mots manuscrits en texte interactif pour ensuite faciliter l’édition, la recherche ou les actions sur les notes prises. PenReader, lui aussi développé pour Android, est un logiciel de reconnaissance d’écriture manuscrite multilingue qui offre la possibilité de saisir des données manuscrites mais ne nécessite aucun réglage ou formation supplémentaires. Vous pouvez l’utiliser juste après l’avoir installé ! Il assure la prise en charge intégrale de 30 langues. Sur Ipad ou sur Iphone, pour ceux qui ne sont pas sous Android parce qu’ils fonctionnent sous iOS, outre Onenote, il faut citer Penultimate. Avec Penultimate, le papier est infini. Chaque page est aussi longue que vous le souhaitez et il vous suffit de faire défiler l’écran à l’aide de deux doigts. Différents arrière-plans de papier s’offrent à vous, dont des lignes, des points ou des carreaux. D’autres options sont également disponibles et si aucun arrière-plan ne répond à vos attentes vous pouvez créer le vôtre ! Penultimate fonctionne de manière optimale avec un stylet, plus précis qu’un doigt ! Penultimate permet à tout moment de zoomer sur son écriture. À côté de Penultimate, on peut également évoquer Notability, Noteshelf et Noteplus ou HandWriting Mail Pro HD. Sur un smartphone, sur une tablette, on tape ou on écrit avec le doigt. La boucle est bouclée. L’écriture peut bel et bien redevenir tactile. Avec la dictée vocale, c’est la voix humaine qui se transforme en stylo. On peut citer dans ce domaine l’un des outils de référence, DragonNaturallySpeaking. La reconnaissance vocale est aujourd’hui opérationnelle dans tous les programmes Office, sur tous les Mac et dans le système Apple avec Siri, et elle s’installe progressivement dans les applications Google. Mais attention ! Le clavier et le stylo classique sont loin d’être disqualifiés. Les logiciels de dictée et de reconnaissance vocale ne permettent pas à leurs utilisateurs de saisir du texte en réunion ou dans un bureau partagé s’ils ne veulent pas gêner leurs voisins. La révolution digitale n’en est pas à vouloir guillotiner les doigts. La virtualisation de l’écriture ne menace pas non plus les imprimantes, qui n’ont jamais été aussi actives et voraces. Et puis les mots ne sont pas comme des chiens dressés pour mordre ou pour obéir au premier aboiement. Ils ont besoin d’être touchés, caressés, dorlotés, engrossés, accouchés, incarnés. Les icones des applications qui envahissent les écrans de nos tablettes et de nos smartphones s’appliquent à représenter des plumes d’oie, des stylos à plume, des outils d’écriture. Elles nous transforment au premier clic en abeilles de l’écriture. Mais l’encre rétroéclairée devient un miel virtuel inodore qui ne tâche ni ne colle les doigts. Une encre sympathique et volatile qui ne sait pas se fixer, s’incruster et qui a tendance à ne pas marquer nos mémoires, à ne pas se fixer, à s’évaporer dans les nuages, dans les «cloud» du web. Nos soldats, qui se font tuer aux quatre coins du monde pour que l’idée de démocratie ne disparaisse pas des radars de la pensée universelle et mondialisée, comprennent bien que smartphones et stylos traditionnels sont devenus inséparables lorsqu’ils communiquent avec leurs proches. Avec les premiers, leurs messages triomphent de l’espace et du temps. Avec les seconds, leurs messages triomphent du grand néant de la désincarnation. Ils savent que les plus fabuleux capteurs de sensibilité sont ceux de la peau et que les mots cachent souvent l’inverse de ce qu’ils masquent. La «réalité augmentée» de nos programmes en 3D n’est en vérité qu’une réalité diminuée. Au lieu de chasser le Pokemon, abréviation de « monstre de poche», nous devrions réapprendre à pister le pocket angel : vous savez, cet être humain qui va passer tout à l’heure au coin de la rue car il ou elle aura quelque chose d’un ange. Vous aurez envie de partager avec lui ou avec elle un petit coin de parapluie non virtuel pour vous protéger de la vraie pluie. Et quand le soleil reviendra, sans besoin de batteries ou de réseau 5G, vous entendrez le bruit d’un avion qui ronronnera dans le ciel. Il ne s’agira pas d’un drone. Alors vous irez vous asseoir à la terrasse d’un vrai café, bien loin de la machine à café de votre bureau. Et là, vous sortirez votre smartphone et votre stylo à plume. Sur l’écran du premier vous écrirez «Je t’aime». Votre écriture manuscrite sera la plus belle des émoticônes. Avec le second vous sortirez un feuillet de papier. Vous l’aurez choisi pour qu’il ait la couleur du ciel. Vous écrirez son nom avant de lui dire ce qu’il ou ce qu’elle vous inspire. C’est la petite brise du matin qui sèchera votre encre et qui vous servira de buvard. L’être que vous aimez, vous lui offrirez l’épaisseur de l’espace et l’élasticité du temps. Le délice de l’attente. La montée du désir. Et votre signature viendra vous servir de sceau. Votre feuillet de papier, vous le plierez en quatre avant de le glisser dans une enveloppe non virtuelle et non autoadhésive. Vous aurez à poser votre langue sur la gomme de son rabat triangulaire. Puis au verso d’un timbre qui viendra fleurir son adresse. Et puis vos doigts dessineront un prénom, un nom, le numéro et les syllabes d’une rue, les quartiers d’une ville, les paysages d’un département : une adresse ! Une véritable adresse. Votre message digital partira sous forme de SMS au clic de votre doigt, en toute discrétion. Votre enveloppe fermée et cachetée, vous irez la glisser dans une vraie boîte aux lettres. Elle ne partira pas en «temps réel». Elle prendra le temps d’être manipulée, relevée, oblitérée, acheminée, distribuée. Elle prendra le temps de vieillir un peu, de voyager vraiment, de s’imprégner des senteurs de la route. Jusqu’à ce que votre destinataire la reçoive quelques heures ou quelques jours plus tard. Comme un cadeau complémentaire du premier SMS parvenu dans l’instant. Il ou elle aura le plaisir de l’ouvrir, votre enveloppe, de déshabiller votre message, de le déployer comme une voile de cerf-volant. Il ou elle y déchiffrera le parfum de votre encre, de votre papier et de votre corps bien avant d’emprunter les sentiers de votre écriture. Et puis il ou elle repliera votre message. Il ou elle le rangera dans cette enveloppe que vous avez touchée, léchée, postée. Il ou elle rangera votre lettre dans sa poche, à l’image des mouchoirs parfumés de leur mère que les enfants gardent parfois sur eux, le jour de la rentrée des classes, comme un grigri protecteur. Et quand le jour sera trop vif et trop éblouissant, quand la batterie de son smartphone sera déchargée, quand votre premier SMS ne sera provisoirement plus accessible, il ou elle pourra toujours retrouver la graphie de vos mots d’amour sur votre lettre de papier tapie sur son cœur. Et des années plus tard, quand l’être que vous aimez aura changé de smartphone, quand l’Alzheimer digital aura effacé vos mails et vos sms, il lui restera votre lettre, cachée dans un tiroir ou dans un coffret, exprimant malgré la fragilité et la finesse de son papier, toute l’épaisseur de l’existence humaine.