André Velter Écrire Sur La Route De La Soie Par Jean-Michel Maulpoix
22 février 2008 — Rubriques · Numéros · Les archives · Les articles · Le stylographe n°21
Poète, chroniqueur, producteur de l'émission « Poésie sur parole » à France Culture, André Velter est aussi un « voyageur d'altitude » passionné par l'Inde, le Népal, l'Afghanistan et la Route de la Soie dont il a rapporté plusieurs livres de poèmes, parmi lesquels L'Arbre-seul (Gallimard, 1990). Mais c'est à Paris que nous l'avons rencontré dans son bureau de la rue Sébastien Bottin, au siège des éditions Gallimard où il dirige la célèbre collection « Poésie ». André Velter, vous travaillez parmi les livres. Et vous êtes aussi un poète arpenteur qui se jette sur les routes... Mais c'est par votre rapport à la musique que j'aimerais commencer cet entretien. En effet, vous aimez accompa- gner vos textes vers le public, les produire sur la scène avec la collaboration de musiciens. Ainsi, récemment, à Marseille, le maître du Flamenco, Pedro Soler… Entendons-nous bien : pour moi, le livre est totalement irremplaçable. Il offre la possibilité de la lecture solitaire et silencieuse. Il autorise ce que j'appellerais un éveil personnel du texte : avec son propre chant intérieur, le lecteur devient une sorte de co-auteur. C'est un véritable partage qui s'accomplit alors ! Cette expérience est irremplaçable : j'aime lire les textes des autres seul et dans le silence, voire dans le retrait, le repli et l'éloignement… Mais j'aime aussi être sur scène ! J'éprouve une vraie passion pour la musique et pour le travail avec les musiciens. Les récitals que je donne sont des propositions de lecture. Ils n'imposent pas une interprétation modèle. Ils viennent plutôt montrer comment un auteur conçoit son texte à un moment donné et comment il souhaite le transmettre. D'ailleurs, je ne propose pratiquement jamais deux fois le même corpus. Je ne veux pas que l'on s'installe dans un spectacle. Je souhaite que le public soit invité à une rencontre éphémère et unique, puis qu'il revienne au livre et à la lecture solitaire. Parlons un peu des conditions de composition de vos poèmes. Avez-vous des instruments d'écriture préférés ? Écrivez-vous à la plume ? J'écris rarement à la plume, pour des questions de… propreté ! J'ai dû être marqué par mon éducation, puisque j'appartiens à cette génération qui avait encore un encrier sur sa table d'école, et je me retrouvais souvent les doigts maculés d'encre violette. Mon père était un de ces instituteurs de la Troisième république pour lesquels j'ai une admiration sans borne. C'était un être d'une générosité extraordinaire : une sorte de saint laïque ! Et il avait, pour mon malheur, une écriture sublime ! Jusqu'à ses 99 ans, il a continué d'écrire à la plume avec des pleins et des déliés. Les courriers qu'il m'a adressés alors qu'il était déjà très âgé témoignent d'une étonnante perfection d'équilibre, une remarquable harmonie dans le dessin des lettres ! J'ai toujours considéré qu'à côté de la sienne ma propre écriture était abominable ! Même si ce n'est pas le cas, je n'éprouve pas de plaisir à voir mon écriture… En revanche, j'aime écrire à la main. Voyageant souvent, j'écris beaucoup sur des carnets. Ces voyages sont une part essentielle de votre vie. Vous vous définissez volontiers vous-même comme un « voyageur d'altitude ». Comme le dit l'un devos poèmes, vous avez besoin de vous « étourdir de démesure ». C'est vers l'Inde, ou vers les hauts plateaux de l'Himalaya ou d'Afghanistan que vous allez marcher et écrire chaque année… Entre 1976 et 1985, je restais au minimum six mois par an dans ces régions. Depuis cette époque, je continue d'y passer à peu près quatre mois chaque année. Je viens ainsi de séjourner au Népal, dans le Mustang, entre la fin octobre et le début décembre. Je fréquente volontiers les sommets, mais ne suis pas un véritable alpiniste. Je n'ai jamais dépassé 6500 mètres ! La marche d'altitude me donne plus de plaisir que les grandes ascensions. Elles sont difficiles, contraignantes, éprouvantes, trop lourdement harnachées. Mais ma plus grande joie est de marcher au dessus de 3500 mètres. C'est là que je me sens bien. Vous partez avec une provision de stylos et de cahiers ? J'emporte de petits stylos. Je n'aime guère acheter mes instruments d'écriture sur place. En général, dans ces régions, on ne vend que des stylos à bille qui bavent et ne sont pas de très bonne qualité. J'emporte donc mon propre attirail. Je possède même un stylo à bille de voyage minuscule avec lequel je me plais à écrire de longues cartes postales. Comme mon écriture est très petite, cela m'a permis de créer une forme particulière : le sonnet carte postale. Quatorze alexandrins rimés tiennent sur une carte postale grâce à cette écriture très fine ! Dans Du Gange au Zanzibar, j'ai ainsi donné une série de sonnets écrits au Rajasthan qui entrent dans ce petit format. En général, je compose et mémorise le texte pendant que je circule en bus, puis j'achète une carte postale à l'arrivée, je le recopie dessus, et je l'envoie à quelqu'un… en priant pour que la poste ne l'égare pas… Et les carnets ? J'écris beaucoup sur des carnets que j'achète à peu près n'importe où. J'ai des carnets chinois, népalais, indiens… De tous les formats, de toutes les textures… Et quant je ne dispose pas de ces carnets un peu sophistiqués que l'on achète à Katmandou, quand je me trouve par exemple dans un petit village népalais, j'achète dans un bazar des cahiers d'écolier dont j'aime particulièrement la couverture naïve. J'en ai des quantités… Je les garde… Comment ces carnets se remplissent-ils ? Même quand je suis en marche dans l'Himalaya, j'utilise ce que je pourrais appeler des carnets de premier jet. Ils recueillent les fragments que je compose en marchant. Ensuite, très souvent, le soir, j'utilise un autre carnet où j'essaie de transcrire ces textes en faisant un effort d'écriture. C'est un carnet de mise en forme. Dans mon recueil L'Arbre-seul, toute une série de poèmes a été ainsi écrite sur la route de la soie. Les conditions de la route, dans les camions, les jeeps, les bus, étaient tout à fait défavorables à une graphie convenable. Mes pages de carnet écrites sur les genoux étaient à peine lisibles. Il fallait donc les réécrire le soir. Le format du support d'écriture est important ? On n'écrit évidemment pas les mêmes choses sur un carnet et sur une feuille blanche du format courant 21x29.7. C'est une des raisons pour lesquelles en voyage j'achète des cahiers d'écolier pour ne pas être obligé d'écrire trop à l'étroit. Ces cahiers sont plus larges. Donc pas de plume ? Dans les conditions de transport où je me trouve les trois-quarts du temps, dans des pays comme l'Afghanistan ou l'Himalaya, la plume n'est pas du tout pratique ! Je suis très sensible à la beauté des papiers, notamment des papiers népalais. Mais il est très difficile d'écrire dessus. Ils ne sont que trop gourmands de l'encre du feutre ou du stylo plume : ils la boivent ! En général, sur ces carnets, je réalise au stylo bille de petites éditions privées de mes poèmes. Vous évoquez lyriquement, dans « La route du papier » ce papier népalais… En effet, quand on monte au pays Sherpa, on voit descendre de l'endroit où l'on fabrique ce papier des porteurs chargés d'étranges fardeaux qui ressemblent à de gigantesques in-folio, du bas des reins jusqu'au dessus de la tête. Ils dévalent la pente très rapidement. Ce sont comme d'énormes livres qui descendent des montagnes. L'image est stupéfiante ! J'y suis donc allé pour voir comment ils fabriquaient… A l'autre extrémité, il y a l'ordinateur… Est-il pour vous un instrument de travail familier ? J'y suis venu tard et ne l'utilise qu'en France. Jamais je ne l'emporte avec moi en voyage. J'écris bien sûr à l'ordinateur la grande majorité de mes articles. Mais la poésie me met dans l'obligation de commencer à la main. Il est très rare que je débute un poème à l'ordinateur. Je compose mes textes sur des feuilles volantes et ensuite je les « passe » à l'ordinateur qui a le grand avantage de me donner alors directement accès à la mise en page. La frappe sur ordinateur permet également de mieux percevoir la respiration du texte. Elle donne une espèce de visibilité à l'extension du rythme. En saisissant le début du poème à l'ordinateur, on sait assez vite quelle sera sa dimension. C'est physique ! L'ordinateur n'est plus maintenant pour moi une simple machine à écrire : je l'utilise aussi à présent pour cadrer et réorienter mon écriture. Pas d'autres rituels ? Non. Pas de feuilles de la même couleur, de format préféré, de contraintes matérielles. Mon seul rituel : terminer dans la journée le poème commencé. Sinon, il m'empêche de dormir ! Et tant qu'un mot n'est pas à sa juste place dans un vers l'écriture reste en souffrance ! � J'écris beaucoup sur des carnets que j'achète à peu près n'importe où. J'ai des carnets chinois, népalais, indiens… De tous les formats, de toutes les textures… Je suis très sensible à la beauté des papiers, notamment des papiers népalais. Mais il est très difficile d'écrire dessus. Ils ne sont que trop gourmands de l'encre du feutre ou du stylo plume : ils la boivent ! A bord du trois mâts Goélette la Boudeuse dans le détroit de Makassar, Indonésie 2006. Paris, février 2008. Dans le port de Makassar en Indonésie, 2006. Lisbonne 2004, En attendant l'ouverture du palais de la Frontera.